Toxicos, ni délinquants ni
malades
Le lundi 14 août 2000
La mise en examen de médecins et de pharmaciens à Bordeaux, et
la perquisition dans un centre d'aide aux toxicomanes reposent la
question de la frontière entre soin et répression.
Fin juin, des médecins et des pharmaciens de Montpellier
étaient mis en examen pour «facilitation d'usage de stupéfiants»,
pour avoir prescrit ou délivré du sulfate de morphine dans le
cadre de traitements de substitution. Moins d'un mois plus tard,
un juge d'instruction de Pontoise perquisitionne deux fois un
centre spécialisé de soins aux toxicomanes (CSST) à Sarcelles. La
liste des patients suivis dans le centre est saisie; les
informations contenues dans leurs dossiers médicaux (notamment les
résultats des examens urinaires portant trace de leurs
consommations) sont passées en revue par le magistrat, qui entend
exploiter ces informations dans le cadre d'une enquête sur un
trafic de stupéfiants.
La «guerre à la drogue» domine toujours. On aurait presque pu
croire que l'attitude des pouvoirs publics avait changé à l'égard
des usagers de drogues. La nomination de Nicole Maestracci à la
tête de la Mildt (Mission interministérielle de lutte contre la
drogue et la toxicomanie), en juillet 1998, semblait confirmer une
approche des drogues en termes de «réduction des risques», héritée
de l'épidémie de sida.
Son programme prétendait créditer la thèse selon laquelle il
serait possible d'améliorer l'accès aux soins des usagers de
drogues sans modifier la loi de 1970, qui prohibe l'usage. En
vérité, ces événements le prouvent: sur le terrain, il n'en est
rien. La bonne volonté affichée par le gouvernement ne pèse rien
face aux exigences policières et judiciaires. L'affaire du centre
Rivage, parmi d'autres, confirme la persistance d'une politique
des drogues avant tout répressive en France.
Faut-il vraiment s'étonner de cette intrusion du policier dans
le sanitaire? Depuis des mois, les appels d'usagers se plaignant
des pratiques de contrôle associées à la délivrance de méthadone
se multiplient dans nos associations. Les centres de méthadone
pratiquent, pour la plupart, des contrôles d'urine. Trop souvent,
l'idée semble dominer, en effet, qu'un test chimique pourrait
remplacer efficacement un dialogue fondé sur une relation d'estime
et de confiance avec le patient. Il s'agit de vérifier s'il est
«observant», s'il suit le traitement qu'il reçoit. En d'autres
termes, on recherche dans ses urines la trace de consommations de
médicaments et de produits illégaux, que par principe il est censé
abandonner à mesure que le traitement de substitution progresse.
Au mieux, les consommations parallèles révélées par ces tests
urinaires sont considérées comme des «rechutes» accréditant l'idée
que l'usager est encore «malade» et difficile à sortir d'affaire;
au pire, elles sont prises pour une rupture tacite du «contrat»,
entraînant des mesures de rétorsion.
Dans tel centre de Bordeaux, on oblige les usagers à uriner
devant un miroir sans tain, pour vérifier qu'ils ne trichent pas,
en versant dans le flacon des urines qui ne sont pas les leurs.
Dans tel autre, tout test positif à une drogue illégale est «puni»
d'une diminution arbitraire des doses quotidiennes de méthadone ou
sanctionné par des fractionnements de délivrance, imposant de
passer tous les jours chercher son produit, y compris le samedi et
le dimanche. A l'occasion de la perquisition du centre Rivage, on
découvre, de surcroît, que ni l'anonymat ni le droit à la
confidentialité ne sont garantis aux usagers des CSST. Et l'on
s'aperçoit encore que sont conservés, dans leurs dossiers, les
résultats des contrôles urinaires, alors même qu'il s'agit de
données sensibles, au regard d'une législation réprimant l'usage.
Il ne faut pas s'étonner, dans ces conditions, que la médecine
des drogues soit poreuse aux intrusions policières. La pratique
des centres de méthadone paie ici ses ambiguïtés, tant dans ses
rapports aux institutions répressives que dans ses propres
pratiques médicales. Les méthodes des centres se retournent contre
eux.
Historiquement, la politique de substitution s'est justifiée en
faisant valoir ses vertus en matière de lutte contre la
délinquance: on avance souvent, pour la défendre contre ses
détracteurs, qu'elle a non seulement permis de limiter les dégâts
de l'épidémie de sida et de diminuer le nombre d'overdoses, mais
aussi de faire baisser le nombre des actes «délinquants».
Les acteurs de cette politique paient aujourd'hui le prix d'un
argument à double tranchant, qui conforte l'idée selon laquelle
l'usage de drogues serait, en soi, criminogène. Faut-il rappeler
encore une fois que c'est parce que la loi désigne des produits
comme illégaux que, mécaniquement, les usagers de «drogues» sont
considérés comme «délinquants»? Les milieux impliqués dans la
politique de réduction des risques ne sont pas sortis du double
jeu dans lequel les a placés l'acceptation, tacite ou contrainte,
du cadre législatif. De fait, les premières réactions, ici, ont
été de distinguer entre le «délinquant» incriminé, qu'on accepte
sans trop d'états d'âme de voir aux prises avec la justice, et le
«malade» observant, qui risque de pâtir de ses écarts.
Tant qu'ils ne se prononceront pas clairement sur la loi de
1970, ni face aux intrusions policières dans leur pratique, les
professionnels de santé, autant que les autorités sanitaires ou
l'ordre des médecins, seront toujours déchirés entre indignation
impuissante et coopération résignée.
Pour nous, les usagers de drogues ne sont ni des «délinquants»
ni des «malades». Si nous sommes victimes de quelque chose, c'est
avant tout d'une loi qui a fait la preuve de son injustice et de
ses dangers. Circulation de produits coupés et recoupés,
d'utilisation par conséquent aléatoire; répression aveugle de
toutes les formes d'usage, ayant favorisé depuis longtemps les
contaminations virales (VIH, hépatites C et B); mécanismes de
marché amplifiant les inégalités sociales; dégâts psychologiques
et sanitaires opérés par la clandestinité et la prison.
Nul ne l'ignore plus maintenant: les lois prohibitionnistes ont
provoqué de véritables hécatombes sanitaires et sociales. La loi
de 1970 doit être abrogée. Les usagers de drogues doivent accéder
à la place qu'ils revendiquent. Celles de citoyens forts de leur
expérience des produits, dont la contribution apparaît comme
indispensable et essentielle à toute réflexion sur la refonte du
cadre législatif.
Les intervenants sociaux et médecins signataires de la lettre
ouverte à Lionel Jospin, réunis en comité de soutien au centre
Rivage, se sont engagés à cesser de pratiquer les contrôles
urinaires tant que des garanties de confidentialité ne leur seront
pas apportées. C'est bien, mais cela ne suffit pas. L'affaire du
centre Rivage de Sarcelles ne doit pas seulement être l'occasion
de réaffirmer le primat de la dimension médicale sur la dimension
répressive, elle doit aussi être l'occasion, pour les
professionnels de santé, de s'interroger sur leurs pratiques.
Au nom de quel principe la délivrance de produits de
substitution doit-elle être associée à des pratiques de contrôle
infantilisantes et dégradantes? Au nom de quelle stratégie
thérapeutique peut-on renoncer aux principes de libre choix et de
confiance réciproque? Les résultats de tests urinaires doivent-ils
vraiment être conservés? Les équipes soignantes doivent-elles
admettre le principe d'une exploitation judiciaire des données
médicales ou prendre au contraire des précautions pour que le
secret médical soit protégé (intégration dans les programmes sous
couvert d'anonymat comme le permet la loi, élimination des données
sensibles, codage des données qu'ils jugent utiles de conserver)?
L'affaire du centre Rivage ne sera pas la première ni la dernière
de ce genre. Dans le contexte législatif actuel, les
contradictions entre logique sanitaire et logique répressive ne
peuvent qu'aller croissant. Les pouvoirs publics doivent prendre
acte de ces tensions, toujours plus violentes, et rouvrir le
débat. La loi de 1970 est caduque, inefficace et dangereuse. Elle
doit être réformée. |