Dans l'intervention auprès des toxicomanes, nous sommes à
un tournant. Après trois années de débat, très centré sur les
traitements de substitution, l'étau français se déssère. Notre
pays reste, en matière de lutte contre la drogue, le plus
répressif d'Europe (1) mais la gravité de la situation tant
sanitaire que sociale commence à être reconnue. Avec cinq à dix
ans de retard sur nos voisins européens, nous prenons conscience
que nous sommes confrontés à une épidémie de sida des plus
graves, nous avons appris qu'il y avait des mesures qui
permettent relativement efficacement de contenir l'épidémie.
Nous commençons, très lentement, à sortir d'une problématique où
la drogue n'était envisagée que du point de vue de l'opinion
publique, où il importait de rassurer et non de prendre en
considération santé mais aussi marginalité et exclusion. Comment
expliquer l'immobilisme des professionnels du soin en
toxicomanie ? Pourquoi n'ont-ils pas alerté les pouvoirs publics
? Comment, rétropectivement, comprendre ce silence collectif -
car il a été collectif ? Pourquoi les praticiens se sont-ils
opposés avec tant d'obstination à des changements dans lesquels
ils s'engagent peu à peu ? Comment les logiques professionnelles
- culture, pratiques, contraintes institutionnelles -
s'inscrivent-elles dans le débat politique français ? Comment
comprendre l'exception française ?
L'exception francaise
Car il y a bien une exception française. Dans la plupart des
pays européens, la menace du sida a provoqué une remise en cause
de l'organisation des soins aux toxicomanes. Comment offrir à
tous les usagers de drogue prévention du sida et possibilités de
soins ? comment entrer en contact avec tous ceux qui s'exposent
au risque ? comment faciliter l'hospitalisation et les soins ?
Avec des écarts liés aux dispositifs mais surtout aux pratiques
tant répressives que médicales, soins et prévention se heurtent,
un peu partout dans le monde, aux mêmes difficultés : les
usagers de drogue, criminalisés, sont le plus souvent exclus des
dispositifs sanitaires et sociaux; leur mode de vie chaotique
est difficilement conciliable avec les traitements à long terme.
Un premier résultat a mobilisé chercheurs ou praticiens
confrontés à des usagers de drogues. En 1985, Des Jarlais
constatait que près de 60% des toxicomanes de rue de New York
avaient renoncé à échanger leur seringue dès qu'avaient été
connus les modes de contamination (2). La prévention était donc
possible.
En 1987, la Grande-Bretagne tire les leçons de deux
expériences in vivo. A Edimbourg où les seringues
n'étaient pas accessibles aux usagers de drogue, les taux de
séroprévalence du sida des usagers de drogues étaient évalués de
45 à 55% alors qu'ils étaient de 5 à 10% dans la ville voisine
de Glasgow où les seringues étaient vendues en pharmacie (3).
Les seringues devaient donc être le plus accessibles possibles.
Autre constat de terrain, à Liverpool où les traitements de
substitution étaient largement accessibles (soit près de 4000
toxicomanes en traitement à la méthadone), le taux de
séroprévalence était resté très bas soit moins de 1% (4). Ces
résultats sont confirmés par des études internationales. Aussi
les spécialistes britaniques préconisent-ils de donner la
priorité à une politique de santé au détriment de la politique
répressive, priorité qu'ils parviennent à imposer sous la menace
du sida au gouvernement de Madame Thatcher. Après la
Grande-Bretagne, les grandes capitales européennes, sous la
pression de professionnels, souvent spécialisés dans le champ de
la toxicomanie, quelquefois, comme à Francfort ou Barcelonne, à
l'initiative d'élus locaux, adoptent une à une les mesures de
santé. Non sans débat : cette politique de santé, politique dite
de "harm réduction" se heurte avec plus ou moins de
violence, aux politiques répressives, dominantes
internationalement. Favoriser l'association d'usagers de drogue,
distribuer des seringues, prescrire des traitements de
substitution implique d'accepter l'usage de drogue et de
renoncer à l'objectif prioritaire d'éradication des drogues. A
l'exception des Pays-Bas, ces changements ont été adoptés sous
la menace du sida, mais ces nouvelles stratégies se sont
imposées d'autant mieux que le bilan des années de guerre à la
drogue n'a rien de glorieux. La menace du sida a permis cet
aggiornamento mais, plus globalement, les pays européens
s'engagent un à un, non sans hésitations et sans débats, dans la
recherche d'une politique alternative, à la fois moins
meurtrière et plus efficace.
Paradoxalement, alors même qu'ils ont continument dénoncé
l'inefficacité de la répression, les spécialistes français se
sont refusés aussi longtemps que possible à cet aggiornamento.
Les changements qui affectaient nos voisins ont été superbement
ignorés, ou encore ils ont été interprétés comme un abandon de
la lutte contre la toxicomanie : nos voisins avaient cédé à la
panique... Si professionnels du soin et tenants de la répression
s'affrontent, violemment entre 1986 et 1988, sur la nature du
soin, tous s'accordent, semble-t-il, sur les objectifs que le
préfet Broussard assigne au système de soin : "une véritable
politique de prise en charge doit être en priorité dirigée vers
ceux qui veulent s'en sortir" (5). Distribuer des seringues,
prescrire des opiacés n'est pas seulement incompatible avec le
cadre législatif, c'est aussi un abandon des ambitions
thérapeutiques : "allons-nous baisser les bras ?, allons-nous
abandonner les toxicomanes à leur toxicomanie ?". La question
est posée par Francis Curtet à l'ouverture du débat sur la vente
libre des seringues, elle structure le débat sur les produits de
substitution de ces trois dernières années. Pour Francis Curtet,
cet abandon se justifie d'autant moins que "notre pays est celui
qui a le mieux limité la toxicomanie" et ce, grace à
"l'efficacité du réseau de soins français" : "la vraie
intelligence est d'oser reconnaitre notre efficacité pour en
convaincre nos partenaires européens" (6).
Jusqu'en septembre 1992, date où s'ouvre un débat public sur
les traitements de substitution et plus largement sur une
politique de santé, le consensus français est, semble-t-il, sans
faille. Entre les accusations de laxisme d'un côté, de dérive
sécuritaire de l'autre, un compromis s'est construit auquel se
tiennent les professionnels du soin comme les tenants de l'ordre
républicain, avec pour ennemi commun le Front National. Le
compromis est réaffirmé dans le rapport Trautman : le dispositif
de lutte français se targue d'avoir su contenir la consommation
de drogues grace à une politique qui équilibre "soins,
prévention et répression", et ce, sans sacrifier l'éthique du
soin. Le rapport est rendu public en 1989. Sur 267 pages, deux
sont consacrées au sida où le rapporteur se félicite de
l'efficacité du dispositif de soin et de prévention "très
diversifié et bien intégré" à qui il faut sans doute attribuer
"l'infléchissement de la progression de la contamination chez
les toxicomanes en France"(7). A cette date, nos voisins
européens sont nettement moins sereins. Les suisses ouvrent
alors leurs premiers services "d'aide à la survie" et affrontent
en même temps que l'urgence sanitaire, l'urgence sociale. Il
nous faudra encore cinq ans pour que les francais soient
informés des changements de politique de nos partenaires
européens (8) et pour que soient posés publiquement les éléments
d'un diagnostic plus réaliste. Un diagnostic qui n'a pas été
aisé à poser. Les statistiques existantes sont pauvres mais
surtout le connaissance n'est pas recherchée "avec le souci
qu'elle soit exacte" mais "pour la valeur mythique qu'elle a
dans nos société" estime René Padieu après deux années de
collecte et d'analyse des statistiques, et il ajoute "c'est la
société entière qui se drogue : elle se dope avec de la
répression et se shoote à la statistique" (9). Aux tenants du
fléau social, les pouvoirs publics ont opposé systématiquement
les statistiques qui démontraient que le problème était contenu.
Dans cette perspective, l'absence d'études rigoureuses sur la
mortalité ou la morbidité des toxicomanes n'était nullement un
handicap, bien au contraire. Un objectif de santé publique exige
d'autres données. Quelques études confirment aujourd'hui, encore
partiellement, le diagnostic beaucoup moins optimiste de
professionnels de terrain (10). La France est confrontée à une
épidémie de sida des plus graves, la mortalité des toxicomanes,
sous-évaluée, est sévère, l'état de santé, précaire, les
toxicomanes encombrent les prisons, l'insécurité liée à la
drogue n'est pas qu'un sentiment et le dispositif de lutte fait
de nous le pays le plus répressif d'Europe. "La politique de
lutte contre la toxicomanie, fondée sur l'idée selon laquelle il
ne faut rien faire pour faciliter la vie des toxicomanes a
provoqué des catastrophes sanitaires et sociales". Tel est le
diagnostic du rapport Henrion (11). Le réveil est violent.
Un silence persistant
Effet de sidération ou refus du catastrophisme, la situation
alarmante des toxicomanes face au sida n'a guère suscité de
réaction en France. Pendant toutes les années 80, le silence a
été général : silence de la presse, silence des pouvoirs
publics, silence des spécialistes. La contamination de
toxicomanes américains est connue dès 1982 et signalée dans un
des premiers articles du Monde sur le sida (12) mais la maladie
se construit comme aux USA sur "le mal étrange qui frappe la
communauté homosexuelle". De fait, la découverte même de la
maladie est, comme le montre Daniel Defert, directement liée à
un fait social : la visibilité des homosexuels et leur
organisation communautaire (13). Leur mobilisation est
constitutive de la construction sociale de la maladie. A partir
de mai 1983, les "4 H", homosexuels, haïtiens, hémophiles et
héroïnomanes, font leur apparition dans la presse mais les
toxicomanes sont toujours mentionnés dans une énumération et ne
donnent lieu à aucun article spécifique, au contraire non
seulement des homosexuels mais aussi des autres groupes à
risque, hémophiles, femmes et enfants, africains. Au cours de
l'année 1985, "l'épidémie homosexuelle" se transforme dans la
presse en pandémie : le sida concerne tout le monde, et la
notion de groupe à risque est maniée avec précaution, au nom du
politiquement correct. Les toxicomanes font néanmois une
première apparition dans la presse en août 1985 avec deux sujets
: l'annonce de la mise à l'étude de la libéralisation des
seringues (2 articles dans Libération, 1 dans Le Monde,
2 articles dans la presse médicale) et la panique des gardiens
de prisons (12 articles dans les quotidiens nationaux). La place
accordée aux toxicomanes dans la presse reste cependant très
marginale. Dans leur analyse de presse, Claudine Herzlich et
Janine Pierret ne leur accordent aucune attention (14).
Ultérieurement, l'information concernant la situation des
toxicomanes face à l'épidémie est limitée à la seringue à raison
d'un article tous les six mois en moyenne dans Le Monde
et Libération avec les thèmes les suivants :
nécessité de la mesure et résistances en 1986, prise de décision
et clause de conscience des pharmaciens en 1987, changement de
comportement des toxicomanes en 1988, annonce des programme
d'échange de seringue en 1989, bilan d'activité de Marmottan et
programmes d'échange de seringues en 1990, les années
1989-1990-1991 étant particulièrement pauvres en information
dans ce domaine.
Précisons tout de suite que ces articles, si peu nombreux
soient-ils, ont certainement joué un rôle majeur dans la
sensibilisation et la prise de décision concernant la
libéralisation des seringues : ils sont la seule trace écrite du
débat qui est resté circonscrit aux experts. Libération
comme Le Monde ont pris nettement position pour la
libéralisation des seringues, ne serait-ce que par les experts
consultés. Si les français ignorent qu'à partir de 1986, ils
sont seuls en Europe à interdire la vente libre des seringues,
du moins un petit article du Monde les informe-t-il en
1986 des bons résultats obtenus au Danemark avec l'accès aux
seringues. Au-delà des seringues, et au contraire de ce qui se
passe en Grande-Bretagne ou en Suisse, le dispositif de lutte
contre la toxicomanie n'est pas interrogé avant l'automne 1992
pour Le Monde comme pour Libération.
La place des toxicomanes dans la construction sociale du sida
est passablement paradoxale. La thématique de la maladie -
victime ou responsable, vie privée et libertés publiques,
discrimination, stigmatisation et exclusion, fléau des temps
modernes et vulnérabilité des sociétés occidentales - est très
précisément celle de la construction de la drogue comme problème
mais le lien n'est pas fait. Dans le discours sur le sida, les
toxicomanes occupent la place de la fée Carabosse, ils n'ont pas
été invités, ils hantent, sans être jamais nommés, les analyses
de l'épidémie. La progression rapide du taux de contamination
des toxicomanes - en 1991, les toxicomanes sont devenus le
premier groupe victime du sida en Europe - suscite peu de
commentaires, quand l'information est donnée, et les français
ignorent tout autant que des mesures relativement simples
permettent efficacement de contenir l'épidémie. Plus que la
gravité de la situation, c'est manifestement le risque de
stigmatisation qui préoccupe les journalistes, reflet ici de
l'opinion éclairée : comment éviter que le stigmate qui entâche
la toxicomanie ne rejaïllisse sur le sida, comment éviter la
politisation des débats ?
Le traitement de l'information sur le sida en prison par
Le Monde et Libération est symptômatique. En août 85,
les gardiens de la prison de Draguignan s'affolent et réclament
des "équipements spéciaux". Les informations fournies à cette
occasion n'ont rien de rassurant : on y apprend que plus de la
moitié des détenus toxicomanes seraient contaminés par le virus.
Pour ces deux quotidiens, la revendication des gardiens est le
produit d'une manipulation politique : " médicalement inepte et
politiquement sûrement pas innocent" titre Libération
tandis que Le Monde s'interroge "une affaire politique
?". L'information est désormais construite sous la domination du
spectre du sidatorium. Unaniment, la presse se veut rassurante :
"pas de panique" titre La Dépêche tandis que Le Monde,
Libération et le Figaro prônent une information ""honnète
et dépassionnée" (15). Ultérieurement, l'information est
relativisée : les statistiques, juge Libération sont
"alarmistes, basées sur des données partielles" (16). A cette
date, on dispose de quelques données sur les taux de
contamination des toxicomanes en prison, données qui ne sont pas
publiées dans la presse au contraire des autres informations
épidémiologiques : les taux de contamination des toxicomanes
incarcérés sont de 70% à Nice en 1984, de 61% à Fresnes en 1985,
de 54% à Bordeaux en 1985-86 (17). A cette date, nul ne
s'interroge sur les taux de contamination au-delà des murs de la
prison et l'incarcération de malades ne semble troubler
personne. Les gardiens sont seuls à s'être inquiétés et leur
revendication est traitée par le mépris : le bas peuple est
victime de ses peurs irrationnelles. Comme dans d'autres champs,
la réponse est dans la dédramatisation et la dénonciation de la
manipulation politique, et non dans le traitement de la question
posée.
Le refus de l'amalgame Toxicomanie/Sida
"Toxicomanie/sida " quel est le rapport ?" s'étonnait le
premier Ministre Balladur alors qu'un journaliste l'interrogeait
sur la place du sida dans le plan de lutte contre la
toxicomanie, rendu public le 23 septembre 1993. L'étonnement de
M. Balladur n'était nullement feint, il est le produit d'une
politique qui a mis un point d'honneur à refuser "l'amalgame
toxicomanie/sida". Tel a été en effet le credo commun aux
instances chargées de coordonner la politique gouvernementale,
la DGLDT de 1990 à 1992 et avant elle, la MILT, de 1985 à 1989
(18). La MILT avait été emportée par le débat violent des années
1986-1988. M. Chalandon, alors Ministre de la Justice, avait
tenté une politique musclée, en rupture avec la politique de
dédramatisation menée continument pendant le gouvernement de la
gauche. Il se heurte à la mobilisation des professionnels du
soin, le projet de traitement obligatoire des toxicomanes dans
les hôpitaux psychiatriques est abandonné mais le ton est donné.
L'opinion a peur ? Il faut la rassurer. La DGLDT succède à la
MILT en 1990 avec pour responsable Georgina Dufoix. Au moment où
nos voisins européens commencent à reconsidérer leur politique
de lutte contre la drogue, la DGLDT lance "une grande campagne
nationale", le "Combat pour la vie". Pas un mot sur le sida dans
cette formidable mobilisation, un silence que remarque Le
Journal du Sida (19). Le plan de lutte contre la toxicomanie
du 23 septembre 1993 est le premier plan gouvernemental de lutte
contre la toxicomanie qui mentionne le sida; encore les urgences
sont -elles "en annexe" remarque le Dr Lebeau (20).
L'organigramme administratif reflète cette volonté de
cloisonnement. Rien n'est modifié des missions des services de
soins ou de prévention de la toxicomanie, le sida est traité
ailleurs, dans des organismes spécialement créés à cet effet, la
Direction Générale de la Santé/division SIDA ou encore dans
l'Agence Française de Lutte contre le Sida. Ces deux organismes,
chargés l'un des services de soins, l'autre de la prévention du
sida, affirment d'entrée leur vocation généraliste. Leur action
en direction des toxicomanes est doublement vérouillée : "Le
sida concerne tout le monde", ce credo commun aux politiques de
lutte contre le sida limite les mesures spécifiques, entâchées
du risque de stigmatisation. En outre, au contraire des
homosexuels, les toxicomanes relèvent de services administratifs
existants. Les toxicomanes sont donc renvoyés aux services qui
ont en charge la toxicomanie. Mais qui n'ont pas en charge le
sida. La méthadone comme prévention du sida, est ainsi
impensable en termes administratifs : la méthadone relève
administrativement du service de la Direction Générale de la
Santé chargé des soins aux toxicomanes. Or, martèlent les
spécialistes, dont le Dr Olievenstein, la méthadone ne peut être
considérée comme un traitement de la toxicomanie, qui doit
traiter les causes et non le symptôme même si elle peut être
d'une certaine utilité dans la prévention du sida (21). La
méthadone doit-elle être considérée comme un traitement de la
toxicomanie ou comme un outil de prévention du sida ? Ce débat,
byzantin pour les non-initiés, est en partie imposé par
l'organigramme administratif.
Une volonté politique claire pouvait certes s'affronter à ces
vérouillages administratifs, sans imposer la sempiternelle
guerre des concepts (qu'est-ce que la toxicomanie ? qu'est-ce
qu'un traitement ?). La volonté politique claire a fait défaut
et nulle voix ne s'est elévée pour la réclamer. Au contraire,
les directives politiques ne cessent de se contredire. Le 7
février 1985, Georgina Dufoix, alors ministre de la Santé étend
la prohibition des seringues aux seringues vendues avec des
vaccins tel le Ribomunyl : ces seringues étaient utilisées par
les toxicomanes. Quelques mois plus tard, Edmond Hervé,
secrétaire d'Etat à la Santé, demande l'examen de la vente libre
des seringues par la Commission des stupéfiants (22).
L'administration de la santé réagit néanmoins mais avec lenteur,
au contraire de la mobilisation dont elle fait preuve pour ce
qui concerne les professionnels de santé, les hémophiles, les
homosexuels ou les femmes enceintes. Aux côtés de
l'administration, l'Agence Française de Lutte contre le Sida a
bien initié quelques actions expérimentales avec des usagers de
drogue mais ces actions ont été menées aux marges des services
existants. Les mesures nécessaires étaient connues des
responsables administratifs, peu nombreux, qui ont eu à traiter
du dossier. L'immobilisme l'a emporté, conforté par une
répartition des compétences trop complexe, l'absence de relais
professionnels ou associatif, mais aussi faute d'une instance
technique chargée de l'élaboration d'une politique de santé.
La stratégie adoptée par l'administration en matière de
prévention du sida a été d'intégrer la dimension du sida dans
les dispositifs de soins existants, stratégie qui a semblé la
moins stigmatisante pour les malades mais aussi la plus
économique. Les centres de soins en toxicomanie ont donc été
informés en août 1985 des modes de contamination du virus, à
charge pour eux d'en informer leur population. Les institutions
de soins pouvaient-elles jouer un rôle de relais auprès de
l'ensemble de la population des usagers de drogue ? la
prévention du sida impliquait-elle un changement dans les
pratiques professionnelles ? comment favoriser ce changement ?
Les responsables administratifs ont parfois déploré
l'immobilisme des professionnels du soin face au sida, mais
aucune instance n'a été chargée de penser et de mettre en oeuvre
les changements que la situation imposait. Devait-on attendre
des psychiatres et psychologues qu'ils renoncent à leurs
techniques professionnelles, qu'ils aillent dans les squatts et
dans les caves distribuer capotes et seringues ? Ne devait-on
pas faire appel à d'autres secteurs professionnels ou militants
? Toutes ces questions n'ont pas été posées comme des problèmes
qui devaient être traités.
La carence de politique de santé publique n'est nullement
propre à la toxicomanie. Nombre de risques sanitaires sont tout
aussi dépourvus. et cette carence est du reste à l'origine de
notre difficulté à affronter globalement l'épidémie de sida (23)
mais ici, l'absence de santé publique relève de la construction
même du problème de la drogue. La législation sur les
stupéfiants a beau relever du code de santé
publique, nul n'envisage la toxicomanie comme un problème de
santé publique, les soignants moins que tout autre.
Une même conception politique du problème construit le
consensus français, une conception fondée sur "la norme civique"
(24). La toxicomanie n'est pas un problème de santé publique,
affirmait déjà le rapport de Monique Pelletier en 1976, ou du
moins, nuancait-elle, il ne l'est pas encore : "cela pourrait le
devenir s'il y avait 100 000 "grands toxicos" ou 500 morts par
"overdoses" par an" (25). Nonobstant, la position sera tenue
tout au long des années 80 et réaffirmée dans le rapport
Trautmann en 1989. La loi de 70 rappèle la norme à laquelle
l'individu doit se conformer. La transgression de la norme
menace l'ordre social, la sanction pénale rappèle au drogué
"qu'il vit en société avant de l'empècher de s'auto-détruire"
(26). Alternative à la sanction pénale, le traitement renvoie
plus à une préoccupation humanitaire d'adoucissement des peines
qu'à une définition proprement médicale de la toxicomanie. Le
traitement est une des modalités de l'application de la loi et
le médecin est ainsi transformé en auxiliaire de justice. Les
médecins refuseront la fonction, mais non la définition du
problème. Les soignants doivent-ils contribuer à l'imposition de
la norme sociale ? Doivent-ils s'inscrire dans les logiques
collectives de la Santé Publique ? Ces questions sont
constitutives de la création du secteur de soins spécialisés.
Pour les spécialistes les plus proches du mouvement
contestataire, refuser la définition de la toxicomanie comme
problème de santé publique, c'est refuser le rôle de contrôle
social que la justice souhaite imposer à la santé.
3°) "Sommes-nous concernés ?"
La prudence des journalistes, la lenteur des politiques et
des administrations tiennent en grande part au silence des
spécialistes. Comment informer si nulle voix ne s'élève pour
donner l'alerte ? comment développer des actions de prévention
ou de soin si les professionnels ne s'y engagent pas ? Consultés
très systématiquement aussi bien par la presse que par les
pouvoirs publics, par le monde médical ou les associations de
lutte contre le sida, les spécialistes en toxicomanie se sont
refusés à toute prise de position. Le silence règne, rompu une
seule fois par C. Olievenstein pour réclamer la vente libre des
seringues. Ce sera la seule mesure réclamée, et la seule voix du
monde de la toxicomanie pour la réclamer.
Non que les intervenants ne soient confrontés au sida. Dès
1985, dans les régions les touchées du moins, les patients,
sépositifs et même malades sont chaque jour plus nombreux.
Quelques praticiens s'engagent dans des enquêtes
épidémiologiques mais l'inquiétude est tenue secrète. La gravité
de l'épidémie, les mesures à prendre, les résultats des
recherches étrangères ne donnent lieu à aucun débat, aucune
réflexion collective, aucun article. Dans la revue
"Intervention", revue de l'Association Nationale des
Intervenants en Toxicomanie (ANIT), le mot "sida" apparait pour
la première fois en titre d'un article en 1987. Dans l'année, 5
articles sont publiés avec la mention "sida" en titre sur un
total de 48 articles. Avant cette date, le silence est général,
à peine rompu par une information épidémiologique, sans qu'en
soient discutées les conséquences cliniques ou politiques (27).
A partir de 1987-88, les praticiens vont publier de 3 à 7
articles par an dans la revue Intervention. Le Centre
Régional d'Information sur la Prévention du Sida (CRIPS),ne
retient aucune référence française sur "toxicomanie-sida" pour
1986, il en retient 7 en 1987, et au total, de 1985 à 1992, 113
références sur environ 7000 (28). Etrangement, ce silence est
vécu par les intervenants comme un bruit étourdissant. Comme
s'il convenait d'abord de se justifier avant de rompre le
silence, les premiers articles de 1987 à 1990 commencent par une
dénonciation quasi unanime de l'exploitation sensationaliste du
sida, "l'assurance de faire recette" (29). A postériori, il
reste bien peu de traces écrites de l'exploitation éhontée que
dénoncent les intervenants.
Jusqu'en 1990, nulle trace d'un débat sur les seringues, ni
sur la méthadone dans la revue de l'ANIT. Encore moins sur l'auto-support,
c'est à dire la capacité des usagers de drogue à changer et à
s'organiser. L'ANIT enterime la vente libre des seringues mais
elle ne l'a ni discutée ni demandée. Le débat sur les seringues
est resté très strictement circonscrit aux instances
officielles, en particulier à la commission des stupéfiants, en
réponse à la demande d'étude du gouvernement. Le débat est
devenu public grace à la presse écrite et la mobilisation de
l'association AIDES mais il n'a pas été mené dans le milieu
professionnel spécialisé. Face à l'épidémie, la seule réponse
légitimée est l'information, une information parcimonieuse, que
publie l'ANIT à deux reprises au cours des années 80, une
première fois en 1986 où est reproduite une brochure éditée par
Marmottan sur "Les maladies transmissibles par les seringues"
puis en 1989, où l'ANIT produit enfin un dossier d'information
sur "Toxicomanie, Sida".
Encore cette information se donne-t-elle comme objectif
prioritaire la dénonciation d'une politique de ségrégation :
"Face à une opinion publique désemparée et aux pouvoirs publics
désorientés, l'ANIT crie "Non aux sidatorium" est-il écrit en
première page du dossier (30). La même problématique défensive
est reprise en 1990 lors de la journée nationale, journée
organisée pour la première fois sous le signe du sida :
"Toxicomanie(s) au temps du sida". Le discours d'ouverture fait
le bilan de dix ans d'existence de l'ANIT. Bilan maussade : l'ANIT
dénonce "l'absence de cohérence des politiques", "les peurs
irrationnelles de la société" : rien n'a véritablement changé
depuis 20 ans, le corps social continue de définir la
toxicomanie par le produit, les analyses des spécialistes ne
sont pas entendues, les politiques restent tout aussi
répressives. Quand au sida, le paragraphe qui lui est consacré
est intitulé "Sommes-nous concernés ?". Question récurrente :
c'est la question posée par les tous premiers articles publiés
par la revue Intervention de l'ANIT (31). La réponse est
consensuelle : nous sommes concernés si les principes qui
fondent le système de soins spécialisés, anonymat, volontariat
et gratuité, sont respectés.
4°) Tenir le cap
Tenir le cap : le mot d'ordre est constitutif du système de
soin de français qui revendique d'avoir su résister aux peurs
collectives, aux pressions politiques, à la menace policière
mais aussi à la toute-puissance médicale, aux logiques
d'enfermement et de contrôle social, et enfin à la pression
quotidienne du toxicomane lui-même, entre séduction et chantage.
De tous côtés, la citadelle est assiégée : l'identité de
l'intervenant en toxicomanie s'est construite dans la
résistance, elle fait sa singularité et la différencie de
"toutes les institutions de contrôle social" (32). Au nom du
refus du contrôle social, la collaboration avec les services de
justice a longtemps été refusée comme était refusée, par les
puristes du moins, la collaboration avec les services sociaux ou
éducatifs, "instruments de normalisation sociale" des jeunes et
des déviants. La collaboration avec le secteur médical s'est
avérée tout aussi impensable. Le soin en toxicomanie a ceci de
particulier qu'il ne prétend pas soigner ce qu'il refuse de
considérer comme une maladie. Etrange paradoxe, étayé par une
problématique conceptuelle aussi inaccessible à l'homme de la
rue qu'au soignant ordinaire, qui en avait conclu que cette
histoire était vraiment trop compliquée et qu'elle ne le
concernait pas. Un splendide isolement menacerait les
institutions de soin si le lien avec la société n'était affirmé
au travers des principes qui les fondent, droits de l'homme,
démocratie et liberté : les ennemis du système de soin français
sont nombreux, ce sont les ennemis de la liberté. Cette logique
fédérative construit, au début des années 80, le front uni des
intervenants en toxicomanie face à l'escalade de la guerre à la
drogue, à la montée du sentiment d'insécurité mais aussi à la
remise en cause des institutions.
Longtemps silencieux, les professionnels intégrent peu à peu
le virus aux stratégies professionnelles. L'ennemi est identifié
: le problème, c'est "l'exploitation du SIDA à des fins de
contrôle politique et social" (33). "Ne nous laissons pas
intoxiquer par le sida " : le mot d'ordre s'inscrit dans la
culture professionnelle dont un des caractères est le refus de
la dramatisation. Ce refus relève pour une part de la pratique
clinique. On ne devient pas professionnel de la toxicomanie si
on ne sait pas résister à la "mise en scène permanente que nous
jouent les toxicomanes sur leur propre mort certes mais aussi
sur la fin de tout" (34). Un appareillage théorique avait armé
les praticiens face au fantasme de mort. Avec le sida, la mort
est maintenant annoncée, elle n'est plus un jeu, elle impose le
silence. Mais les pratiques professionnelles qui avaient su
traiter le fantasme de mort s'imposent subrepticement. Déjà,
elles avaient rendu imperceptibles les morts par overdoses,
septicémies ou accident. Les toxicomane - observent les
cliniciens - réagissent le plus souvent par le déni. Au mieux,
le sida est banalisé, traité comme un risque qui s'ajoute à tous
ceux que le toxicomane "choisit" d'affronter quotidiennement. La
tentation est grande d'adopter en miroir cette "culture du
fatalisme" qui s'accomode de l'inacceptable.
Le refus de la dramatisation est également constitutif de la
position des professionnels du soin dans le débat public sur la
drogue. Traditionnellement, le discours du fléau est celui des
tenants de la répression. A la montée des inquiétudes, les
professionnels du soin répondent épidémiologie. Que sont 80 000
toxicomanes et 200 morts par overdose, au regard du fléau de
l'alcool avec ses 4 millions d'alcooliques et ses 40 000 morts ?
Le nombre de toxicomanes est ainsi devenu au cours des années 80
un enjeu central de la construction du problème : le problème
est-il purement symbolique, est-il ou non contenu ? Seuls les
ennemis de la liberté sonnent le toscin. Dénoncer la gravité de
l'épidémie, c'est alimenter la peur et la demande de contrôle
social. Le sida sera traité sur le même mode : il faut rassurer.
Ainsi les chiffres les plus inquiétants, et par exemple les taux
de contamination des toxicomanes incarcérés, ne seront pas
diffusés. Ceux qui prétendent qu'un "toxicomane sur deux ou
trois sont atteints du sida recherchent sensationnalisme ou
exclusion" peut-on lire dans la revue de l'ANIT en 1987. Les
chiffres sont du reste communément considérés comme suspects,
imposés par le débat public. Le phénomène est "complexe" et la
toxicomanie "ne se réduit pas à une équation chiffrée"
Autre thème récurent dans le discours des intervenants sur le
sida : "Le sida ne fera pas disparaitre la toxicomanie". Les
toxicomanes restent toxicomanes, même malades du sida : "Les
toxicos ne sont pas identiques aux malades du sida car les
raisons d'être toxico subsistent malgré la séropositivité" écrit
Claude Olievenstein dans Le Journal du Sida , qui ajoute
"Si AIDES et Aparts ont échoué dans leur hébergement des
toxicos, c'est qu'il n'y a pas eu d'écoute réelle. Les
dimensions du plaisir et de la mort préexistaient bien avant le
sida" (35). Il convient donc de poursuivre la prise en charge
thérapeutique et non d'abandonner le patient sous prétexte qu'il
est malade. Cette position est réaffirmée fortement, elle répond
aux troubles des équipes : devait-on engager une désintoxication
alors que le patient était manifestement condamné ? La réponse,
nous dit Charles-Nicolas, a été apportée par les patients
eux-mêmes : ils restent demandeurs de soin, et nous nous devons
de les accompagner, "la lutte contre leur toxicomanie les aide à
vivre" constate le clinicien (36) . La déontologie médicale
impose de répondre à la demande du patient, de le traiter "comme
les autres". Pour la plupart, les intervenant mettent un point
d'honneur à poursuivre les prises en charge et s'engagent auprès
de leurs patients dans ces accompagnements longs et douloureux.
La position de principe, irréprochable, laisse toutefois dans
l'ombre quelques questions : il y a bien demande de soin mais
l'offre convient-elle à tous ? quels sont exactement les
services offerts ? qui en bénéficie ? qui en est exclu ? Ces
questions sont celles de l'évaluation des institutions.
4°) A quoi sert le traitement ?
Avec l'arrivée de la gauche au pouvoir, les services entrent
dans l'ère de l'évaluation. " Foutaise bureaucratique" fulmine
Claude Olievenstein (37). Quelles que soient leurs réticences,
les intervenants en toxicomanie ne s'engagent pas moins dans le
débat. Ou du moins dans ses prolégomènes : Qui sommes nous,
comment nous inscrivons-nous dans le cadre de la lutte contre la
drogue ? que nous demandent les politiques, l'opinion publique ?
(38). A l'exception des deux premières années consacrées à
"Adolescence et toxicomanie", l'usager lui-même est étrangement
absent des préoccupations, seul le concept de "toxicomane" est
interrogé : qu'est-ce qu'un toxicomane ? "Le toxicomane n'existe
pas" écrivait Zafiropoulos, cette catégorie procède de "l'espace
juridique et non de la clinique" et Zafiropoulos de dénoncer
"cet oubli de départ" de tous ceux qui s'escriment à élaborer
"une (des) cliniques du toxicomane" (39). Sur cette question,
les intervenants sont largement ambivalents, la spécificité des
toxicomanes est discutée dès la création des services
spécialisés. Les plus proches de la mouvance contre-culturelle
comme Claude Olievenstein revendiquent hautement une
spécialisation qu'impose non pas tant la structure de la
personnalité mais l'expérience elle-même, "ineffable et
irréductible"(40). L'expérience ici n'est pas réduite au
symptôme, elle est aussi "une autre cinétique" de la vie
intra-psychique. Ceux qui entrent dans la prise en charge des
toxicomanes par la porte de la marginalité ou de l'exclusion,
ceux qui, éducateurs ou bénévoles, accueillaient, quelquefois
chez eux, des jeunes à la dérive toutes difficultés confondues,
tentent de résister tant bien que mal à la spécialisation et
dénoncent le risque de guettoïsation. Psychothérapeutes
d'obédience psychanalytique et psychiatres spécialistes de
l'adolescence sont sans doute ceux qui contestent le plus
violemment la spécialisation. De plus en plus fortement, ils
réaffirment qu'il n'y a pas de structure de personnalité propre
au toxicomane, que la toxicomanie ne se définit pas par le
produit, que la toxicomanie n'est qu'une des expressions de la
souffrance du sujet, un trouble, parmi d'autres, de
l'adolescence. De l'affirmation d'Eros dans la mouvance
contre-culturelle à la souffrance du sujet, une gamme de
positions s'affronte, houleusement dans les temps héroïques des
pionniers. La logique de la spécialisation l'emporte, imposée
par les modes de financement : "Mon étonnement a été grand de
voir qu'un projet destiné à de grands adolescents et jeunes
adultes en difficulté diverses psychiques et sociales
n'obtenaient des pouvoirs publics un financement qu'au seul
titre de la prise en charge des toxicomanes" (41). Au fil des
ans, les débats théoriques s'amenuisent, les animosités ou les
querelles deviennent des affaires de famille tandis que
s'affirment les enjeux communs à ce qui se constitue, en
quelques années, comme le secteur de soins spécialisés.
Au-delà des divergences, les spécialistes, devenus en 1980
"intervenants en toxicomanie" (42) sont tous confrontés à la
même difficulté initiale. Le dispositif de soins s'inscrit dans
la loi de 70 qui fixe aux thérapeutes des objectifs qui ne sont
pas les leurs. Quelques soient les opinions sur la consommation
de drogue, nul n'accepte le système d'équivalence que construit
la loi entre "traitement" et "éradication de la toxicomanie".
Refusant de définir leur action par la simple désintoxication,
les thérapeutes français conçoivent leur travail comme "un
accompagnement non coercitif, basé en permanence sur la demande
explicite du sujet". Clairement, l'offre de soin est "en
port-à-faux avec le versant coercitif de la loi" (43). François
Petit, adminstrateur civil, a suivi, pas à pas, à la Direction
Générale de la Santé puis à la MILT, le développement du système
de soin. Après "l'ère des pionniers" (1970-75), il identife une
période de 1975 à 1980 où s'élabore une stratégie commune au
travers des "grands débats unificateurs" : "Faut-il traiter
ensemble ou séparer alcoolisme et toxicomanie ? Faut-il
privilégier les traitements obligatoires ou volontaies ?
l'abstinence est-elle ou non le but de prise en charge et un
critère d'évaluation ?" (44). Cette stratégie commune est en
grande partie générée par le compromis entre santé et répression
dont la loi de 70 est issue (45).
En échange de la pénalisation de l'usage de drogues qu'ils
n'avaient pas souhaitée, les thérapeutes obtiennent que l'accès
aux traitements soit "anonyme, volontaire et gratuit". L'espace
de soin est protégé par la déontologie médicale qui n'a pas de
comptes à rendre à la justice. Dans la mesure où la définition
du soin appartient au thérapeute, le soin peut échapper à la
fonction de contrôle social qu'il exerce en principe dans la
logique répressive. La loi est tenue de tolèrer, contre ses
propres objectifs, des soignants qui se refusent à soigner ceux
qu'ils ne considèrent pas comme des malades. Les plus proches de
la contre-culture peuvent ainsi offrir un refuge à ceux "qui
s'étaient rendus trop loin dans une quête identitaire au sein
d'une société hostile, productrice de robots", "un circuit
protégé" loin "du social contraignant, du familial pathogène"
(46). Liberté précieuse au regard des traitements
comportementalistes, communautés thérapeutiques et méthadone que
les professionnels du soins découvrent lors d'un voyage à Quebec
en 1977 et qui leur font horreur. Aux "techniques
comportementalistes parfois avilissantes" qui visent à
"rectifier et normaliser les comportements de ces brebis
égarées" (47), les français opposent la liberté de choix, le
respect de la dignité du patient, le traitement volontaire fondé
sur la demande. A ce prix, la loi est acceptée comme un mal
nécessaire, concession aux peurs collectives, qui a du moins le
précieux mérite d'offrir un espace qui échappe à la loi.
Maintenir l'espace de liberté, tel est donc l'enjeu
prioritaire. Toutes les questions de l'évaluation seront
traitées à l'aune de cette préoccupation unique. L'efficacité du
traitement ? "La fin ne justifie pas les moyens", "la nécessité
de produire des résultats a pu conduire à des modèles
attentatoires aux droits de l'homme" écrit Marc Valleur qui
dénonce vigoureusement les traitements comportementalistes, "au
mieux, tentatives de dressage, au pire formes sophistiquées de
la torture", les traitements méthadone "qui ne font que
maintenir la dépendance" ou enfin le modèle maladie de
Narcotiques Anonymes, "soumission à une puissance supérieure
(...) sorte de religion privée" (48). L'utilisation coercitive
de ces traitements les condamment sans que soit même envisagée
la possibilité d'un usage déontologique de ces méthodes. Leur
est opposée "la liberté de choix", but du traitement, qui ne
peut relever d'aucune comptabilité. L'usage de drogue est un
choix du sujet, sortir des drogues relève de sa volonté. Malgré
l'aggravation de la marginalisation sociale, le système de
contraintes dans lequel se débat l'usager de drogue, contraintes
de la vie ordinaire, redoublées par le statut légal du produit
mais aussi par ses propriétés pharmacologiques n'est pas pris en
compte.
Dans les institutions de soin, "la liberté de choix" est
posée en termes relativement simples : le toxicomane peut
choisir de consommer des drogues, auquel cas il ne fait pas
appel au traitement. Ou bien il peut choisir d'être libre de
tout dépendance, et concrètement de se désintoxiquer. Au cours
des années 80, des centres d'accueil s'ouvrent sur tout le
territoire. Ils offrent systématiquement, à ceux qui en font la
demande, des cures assorties d'un accompagnement
psychothérapeutique. Au fil des années, la liberté de choix est
devenue synonyme d'abstinence. Cette évolution s'est faite en
partie insensiblement, de par la logique institutionnelle. Elle
témoigne aussi d'une évolution des représentations de la
toxicomanie et de son traitement. La toxicomanie, révolte des
jeunes ou crise de société, est devenue dépendance. A la
recherche du manque originel, les cliniciens découvrent les
"nouvelles dépendances", anorexie, boulimie ou télévision et "le
produit se retire de la scène clinique" (49). Ce déplacement se
fait parallèlement à un désenchantement des thérapeutes les plus
libertaires, "paradoxalement à l'origine d'une extrême
intolérance à l'égard des drogues" (50) : les toxicomanes,
hérauts de la liberté, sont devenus des esclaves. "Nous avons un
désaccord éthique fondamental avec le toxicomane" écrit un
praticien (51) car la liberté se gagne contre la dépendance. Par
un biais inattendu, les psychothérapeutes français ont rejoint
l'idéal "Drug free" de leurs collègues américains.
A quoi servent exactement les cures de désintoxication ? Le
Dr Ingold sera un des seuls à aborder cette question. Sur la
base de travaux ethnologiques, il avance l'hypothèse que la cure
entre dans une gestion de la dépendance, une pause dans la
galère (52). Dans les années 80, personne ne songe à aller plus
loin dans la réflexion : les cures de désintoxication sont-elles
les réponses les mieux adaptées à cet objectif qui n'est pas le
sien, à savoir, la pause dans la galère ? Ces questions ne sont
pas posées tant la cure semble aller de soi. Qu'elle soit
inefficace est un secret de polichinelle. Les meilleurs
praticiens en ont pris leur parti sans remettre en cause les
croyances collectives, puisque le silence est le prix à payer de
la liberté thérapeutique. Les praticiens se sont contentés de ne
pas développer les institutions de cures spécialisées. La
dizaine de lits de cures de Marmottan est ainsi restée la seule
offre de cure spécialisée en France. Elle a été considérée comme
amplement suffisante par les spécialistes. "On s'est trompé de
route", reconnait Claude Olievenstein en 1980, rien ne sert de
créer "de nouveaux guettos", qui risquent "à la fois de
valoriser le symptôme toxicomaniaque et de créer tout un mythe
autour de la prise de drogue" (53). Le risque de ghettoïsation
est systématiquement opposé à toute offre de soins spécifiques,
il est d'autant mieux entendu qu'il fait écho à la logique de
décloisonnement qui traverse la reflexion sur les politiques
sociales dans les années 80.
Si les intervenants en toxicomanie ont défendu leurs budgets,
ils n'ont par contre jamais renvendiqué une extension du
dispositif au regard des besoins des toxicomanes. Le terme même
de "besoins" fait bondir ceux qui ne se soucient que de désir.
Offrir systématiquement un traitement ne peut renvoyer qu'à une
volonté de contrôle social, soit comptabiliser, enregimenter,
rééduquer les toxicomanes. Car il n'y a pas de "besoin de
traitement". Le traitement n'est pas obligatoire, rappèle Marc
Valleur, des toxicomanes peuvent sortir de la toxicomanie sans
traitement "par un processus de maturation spontanée" (54). Ne
doivent être suivis que ceux qui le souhaitent. Le système de
soins se veut modeste, il ne prétend pas détenir la vérité
scientifique sur les traitements (55), il se doit néanmoins de
tenir la place du spécialiste et de ne la laisser à nul autre
puisque de cette place, il peut poursuivre la tâche qu'il s'est
proposé : protéger le toxicomane de ceux qui veulent le protéger
de lui-même.
5°)Questions cruelles
Déontologie ou pragmatisme ? Droits de l'homme ou réalisme
qui fait accepter le spectacle de la déchéance ? On comprend que
les politiques européennes n'aient suscité nul enthousiasme
spontané, d'autant que les principes des centres spécialisés
sont ceux qui fondent plus largement le consensus démocratique :
pour les droits de l'Homme, contre la stigmatisation et les
ghettos, pour la liberté de choix, contre l'enfermement, pour le
sujet contre les peurs sociales, contre l'uniformité et le
contrôle social... La France avait tout lieu de se satisfaire de
spécialistes politiquement tout à fait corrects, soignants
modestes qui, tout compte fait, n'exigeaient pas grand chose, à
condition qu'ils puissent poursuivre leur travail dans le
respect de la déontologie professionnelle.
Le consensus semblait inaltérable. ll s'est dissolu en une
année à peine. La politique de réduction des risques devenait
entre septembre 1993 et juin 94 la politique officielle du
ministère de la santé (56). L'évidence humanitaire l'a emporté :
la France a, en termes d'épidémie du sida, des résultats
catastrophiques. Tandis que les spécialistes se consacraient à
dénoncer le risque des sidatorium et des politiques
d'enfermement, politiques qui n'ont été adoptées par aucun pays
européen, les mesures nécessaires n'ont pas été prises. Les
intervenants avaient omis de confronter principes éthiques et
situation effective des usagers de drogue. Et la confrontation
est cruelle. De façon quasi caricaturale, les principes
fondateurs du système de soin français ont produit les effets
pervers qu'ils entendaient prévenir :
- le refus de la guettoïsation a été invoqué pour refuser
toutes mesures spécifiques. Ainsi des intervenants ont-ils
opposé la vente libre en pharmacie et le développement des
programmes d'échange de seringues. La vente en pharmacie
s'adressait à tous sans discrimination, les programmes d'échange
de seringue ne pouvaient que créer des guettos. En
Grande-Bretagne où les usagers de drogue peuvent choisir entre
ces deux possibilités, 2 milllions de seringues ont été vendues
en pharmacie alors que 4 millions de seringues ont été
distribuées dans les programmes d'échange de seringues. Les
programmes d'échange de seringues ont permis d'entrer en
contaact avec une population plus marginales dont plus de la
moitié n'était pas en contact avec des services (57). Au nom du
refus de l'exclusion, nous avons refusé les services qui
permettent d'entrer en contact avec les plus marginalisés, choix
politique qui n'est du reste nullement spécifique à la
toxicomanie.
- le refus de définir la toxicomanie par le produit opposait
les intervenants français à la diabolisation du produit. Mais
l'indifférence initiale aux produits s'est peu à peu transformée
en une véritable croisade, qui a réuni ceux qui dénoncent dans
les traitements de substitution "la normalisation" des
toxicomanes "légalisés", et ceux qui vivent toute consommation
de psychotropes comme perte de la liberté. La prescription
d'opiacés à des toxicomanes malades du sida dans les services
hospitaliers a été stigmatisée, attribuée à l'incompétence, la
faiblesse ou la lacheté. L'utilisation du Temgésic, puissant
antalgique, par les médecins généralistes a été dénoncée (58) et
les médecins prescripteurs ont été traités par leurs collègues
de "fournisseurs de drogue" (59) pour ne pas dire de "dealers en
blouse blanche". Les intervenants en toxicomanie ont ainsi
participé à la hantise des morphiniques des médecins français,
hantise qui a fait négliger le soulagement de la douleur et nous
place au 40ème rang mondial des prescripteurs de morphine. Nul
ne s'est scandalisé de la désintoxication imposée aux
toxicomanes hospitalisés et le monde médical a accepté, comme
une fatalité qu'un toxicomane abandonne, après 12 ou 24 heures,
son lit d'hospitalisation. Abandon lourd de conséquences, que le
monde médical, spécialistes compris, attribue aux toxicomanes,
preuve supplémentaire qu'ils n'ont aucun souci de leur santé.
- la demande du sujet devait initialement protéger le
toxicomane de la pression de son environnement. Elle a de fait
protégé les institutions de leurs patients. Dans un système où
le nombre de places est limité, l'exigence d'une "demande
authentique du sujet"' a pu devenir un principe de sélection des
patients. Seule demande légitime, celle qui concerne la
souffrance psychique, demande que le toxicomane doit être à même
de verbaliser. "J'en peux plus, j'ai froid, j'ai mal, j'ai peur
" n'est pas entendu comme une demande de soin. Que le toxicomane
puisse avoir d'autres besoins que la désintoxication ou que la
prise en charge psychothérapeutique n'a pas été envisagé.
Autre effet pervers d'une pratique stritement définie par la
demande du sujet : elle a été opposée à toute stratégie de
prévention. Aller sur le terrain au-devant des toxicomanes et
offrir soins et prévention, c'est contrevenir à l'éthique du
soin dans la mesure où il n'y a pas de demande du sujet. La
demande étant l'outil qui permet de résister au contrôle social,
les actions de prévention sont interprétées comme autant de
tentatives de contrôle social sans que soit discuté le type de
contrôle social ou sanitaire à l'oeuvre .
- la diversité et la souplesse du dispositif est
l'affirmation la plus paradoxale, si l'on songe que sur les
trois grands types de traitement de la toxicomanie, soit
l'accompagnement psycho-social ambulatoire, les traitements de
substitution et les communautés thérapeutiques, un seul, le
premier, a été développé en France. Certes les référents
théoriques de ces accompagnements ne sont pas uniformes, mais la
diversité des pionniers étaient surtout la diversité des
personnes, du curé à l'éducateur, de l'ex-toxicomane au
psychiatre. La professionnalisation du secteur s'est bien
construite sur "une approche exclusivement psycho-dynamique" et
les théories comportementalistes ou théories biologiques ont été
rejetées sans discussion scientifique, au nom de l'utilisation
coercitive qui en était faite. Accrochés "comme une huitre à son
rocher" - la formule est du Dr Aimé Charles-Nicolas (60) -, nous
avons superbemment ignoré les travaux étrangers, études de
trajectoire en milieu naturel ou études de suivi de toxicomanes
en traitement qui ont amené Hollandais et Britaniques à une
autre conception de la clinique, soit une offre de soin adaptée
à chaque étape de la trajectoire des toxicomanes (61).
-le refus de la médicalisation a sans doute été le plus lourd
de conséquence. Ont été successivement dénoncés comme contrôles
sociaux la vaccination hépatite, l'accès à la sécurité sociale,
perte de l'anonymat ou enfin les consultations médicales, peu
nombreuses dans ce secteur "sous-médicalisé" (62). Face au sida,
des spécialistes rappèlent "qu'une certaine prévention s'impose
: avant tout préserver la dimension de la parole" (65) mais ils
restent sceptiques quant à la possibilité des médecins
non-spécialisés de suivre ces patients car "ce n'est pas travail
d'amateur, c'est un énorme professionnalisme, à la hauteur de la
micro-chirurgie des mains" (63). Aussi, les services d'urgence
ou médecins généralistes ont-ils renvoyé sans état d'âmes ces
patients difficiles vers les spécialistes dans la mesure où
"l'organisation du système de soin spécialisé accrédite l'idée
selon laquelle le toxicomane aurait "son" médecin (64). Tandis
que les spécialistes poursuivaient leur combat contre la
médicalisation de la toxicomanie, combat, la dégradation de la
santé des toxicomanes est devenue invisible.
On peut multiplier les paradoxes : comment pour "entendre la
douleur", les soignants se sont refusés à la soulager, comment
la dénonciation du contrôle social a contribué au renforcement
des contrôles répressifs, comment au nom de la liberté du
toxicomane, lui a été refusée la possibilité de choisir son
traitement, comment l'approche globale de la personne a évacué
également besoins sociaux et besoins sanitaires en pleine
épidémie de sida... Au-delà des spécificités de ce secteur,
telle la fonction du soin dans le dispositif de lutte contre la
toxicomanie ou encore la prégnance de l'approche purement
psychologique, les difficultés des institutions de soins ne sont
pas très différentes de celles que rencontrent toutes les
institutions, l'Ecole, l'Hôpital ou les services sociaux : les
institutions se sont fermées sur elles-mêmes, elles sont restées
imperméables à leur environnement, elles ont oublié qu'elles
étaient au service de l'usager. A cette différence que le débat
n'a pu être mené publiquement.
Peut-on reconcilier soins aux toxicomanes et sida ?
Si la majorité des praticiens est restée immobile, comme
frappée de stupeur, quelques uns, à Bordeaux, à Marseille, à
Metz, s'engagent à l'annonce de la maladie dans des enquêtes
(66) mais la question du sida reste longtemps limitée au champ
de l'épidémiologique. Deux recherches en 1988 décrivent le
changement de comportement des toxicomanes avec la
libéralisation de la vente des seringues (67). En 1989, un
colloque est organisé qui rend compte des recherches étrangères
(68). Ces résultats ont peu d'incidences sur les pratiques.
La tâche que se proposent les intervenants les plus
sensibilisés au sida n'est pas tant de changer de pratique que
de s'articuler avec le système sanitaire. Sans "sacrifier la
lutte contre la toxicomanie à la lutte contre le sida", sans
"laisser tomber les toxicomanes", sans renoncer à traiter "le
désir de se droguer plutôt que la voie d'administration", sur
ces priorités, les intervenants français sont unanimes. A la
recherche d'une solution à la française, articulant prévention
du sida et traitement de la toxicomanie, des intervenants
s'engagent dans différentes expériences de partenariat avec les
services médicaux. Le diagnostic est posé en 1986 dans un "essai
d'évaluation" de "la prise en charge médicale des toxicomanes et
le système de soins spécialisés" (69). Globalement "cohérent,
opérant et performant" écrit le Dr Ingold, le système n'en
souffre pas moins de déficiences : "malgré l'anonymat et la
gratuité, les toxicomanes n'ont pas recours à l'hôpital" et "ils
ne s'adressent pas systématiquement aux institutions
spécialisées". "Paris manque de lits", et "l'accessibilité du
système sanitaire spécialisé est très limitée". Rodolphe Ingold
ne recommande pas pour autant de développer les services :
"Incomplet par nature et presque par vocation, le système de
prise en charge doit pouvoir s'articuler sur les institutions
sanitaires et sociales" (70).
Avec les institutions sociales, l'articulation est difficile,
elle n'est pas inenvisageable. En rivalité avec les approches
psycho-dymamiques, l'approche sociale de la toxicomanie s'ancre
dans la tradition professionnelle, les éducateurs étaient
nombreux parmi les pionniers. Tout au long des années 80, des
initiatives tenteront de combler le fossé entre une clientèle de
plus en plus marginalisée et une offre de soin de plus en plus
psycho-thérapeutique. Des professionnels s'efforceront de
prendre en compte le contexte social et familial avec des
actions d'insertion socio-professionnelle, des thérapies
familiales, des consultations en prison, puis, plus globalement,
avec des tentatives de "politiques locales en toxicomanie" (71).
Incriminées de "contrôle social", ces actions se développent
souvent aux marges des institutions, elles font débat mais l'ANIT
en rend compte. Au tournant des années 90, le "désenclavement"
est devenu, si n'est effectif, du moins, légitime aux yeux des
intervenants (72).
L'articulation avec le secteur sanitaire s'avère autrement
difficile. Le secteur s'est constitué sur le refus de la
médicalisation de la toxicomanie, la prise en charge spécialisée
s'est forgée contre l'hôpital psychiatrique et les médecins du
secteur de soins spécialisés, presque toujours psychiatres, se
sont détournés de l'establisment médical. Comment
prévenir la "réintroduction massive du médical (...) en quelque
sorte, la victoire a postériori du médical" (73) ? Telle
semble bien la préoccupation première. Comment allons-nous faire
? "Sommes-nous concernés" ? La question n'est paradoxale qu'en
apparence. "Et le plaisir ? "interroge un thérapeute qui rappèle
que "la rencontre entre les toxicomanes et leurs thérapeutes
s'est faite sur le plaisir". La maladie, la mort n'étaient pas
prévues au programme, les morts par overdoses n'étaient pas
"déterminées", tout juste "une part de risque" acceptée par les
thérapeutes comme par les toxicomanes (74). La collaboration
avec les services hospitaliers suscite nombre d'interrogations.
Les toxicomanes ne vont-ils pas perdre à l'hôpital "leur
appartenance à un groupe marginal et revendiqué", "placés dans
un statut de malade, et à leur corps défendant, normalisés et
socialisés" (75) ? Il faut d'abord rappeler aux intervenants que
les toxicomanes ont un corps, et qu'il faut le soigner, ce que
fait, mezzo vocce puis avec véhémence, le Dr Bobilley, un
des rares médecins généraliste de ce secteur (76). Au cas pour
cas, et non sans réticences de part et d'autre, des ponts sont
jetés entre les deux secteurs par les praticiens les plus
proches de leurs patients. En 1988, le Dr Charles-Nicolas
organise un colloque Toxicomanie-Sida qui réunit spécialistes et
intervenants (77). La même année, est créée l'association
Pluralis avec pour objectif "une prise en charge cohérente"
entre les services hospitaliers et les spécialistes en
toxicomanie (78).
A cette date, deux initiatives sont prises : programme
d'échange de seringues à Marseille, programme méthadone à Paris.
Déception à Marseille : pas une seringue n'est échangée et les
toxicomanes contactés demandent des cures de désintoxication
(79). Si on se désintoxique, on n'a pas besoin de seringue.
Comment distribuer des seringues d'une main tout en incitant les
toxicomanes à se désintoxiquer ? La contradiction peut être
surmontée, elle l'a été en Grande-Bretagne où des services
peuvent proposer à la fois seringues, méthadone et cures de
désintoxication, chaque usager choisissant le service qui lui
convient selon le moment de sa trajectoire mais il faudrait
changer la conception de la toxicomanie et de son traitement, et
plus encore, le dialogue avec l'usager de drogue. Il faudrait
changer de façon de faire, et il n'en est pas question. Le
programme est fermé deux ans après.
Lorsque le Dr Charles-Nicolas ouvre à Paris 12 places
méthadone au centre Pierre-Nicole, ses ambitions sont modestes :
mieux prendre en charge ses patients. Sans débat public, les
cliniciens vont être amenés, "naturellement", selon lui, à
développer ces outils, pour répondre à la dégradation de l'état
de santé de leurs patients. Une circulaire de la même année
engageait les spécialistes dans cette voir en ouvrant la
possibilité de proposer des traitements méthadone (80). Mais ce
petit programme reste le seul. La France passe de 40 places
méthadone des deux programmes ouverts depuis 1973 à 52 places
jusqu'en novembre 1993. Les intervenants ne montrent aucun
intérêt pour cet "objet complexe" (81) qui n'est pas un
traitement de la toxicomanie. Il faudra attendre deux années
pour que l'ANIT ouvre le débat sur la méthadone. Ou plus
exactement construise son argumentaire contre la méthadone : le
produit est toxique, il rend dépendant, il y a des morts, les
toxicomanes continuent de s'injecter des drogues, aussi la
méthadone n'est-elle pas "un vaccin contre le sida"(82). Les
exemples suisse et américain seront utilisés dans le débat
public pour illustrer l'argumentation : malgré l'utilisation de
la méthadone, les taux de séroprévalence y sont parmi les plus
elevés (83). Que la Suisse ait développé les traitements à la
méthadone après la vague épidémique de sida chez les usagers de
drogues ou que les quelques 10% des patients à la méthadone aux
USA seuls parmis les usagers de drogues intraveineux à pouvoir
se protéger de l'épidémie n'est pas pris en compte et les
français semblent ignorer que le débat de chiffres des années 70
a été tranché (84). Les intervenants français sont fachés avec
les chiffres et la santé publique n'est pas leur fort. Tous les
argments sont bons pour combattre la "normalisation des
comportements" (85), seule justification vraissembable de ces
traitements pour les intervenants français. Les américains ont
beau avoir renoncé à la fin des années soixante-dix au
développement des programmes méthadone, faute de résultats
satisfaisants en termes de contrôle de la population, "le
meilleur des mondes" reste, semble-t-il, le danger le plus
actuel.
Le retournement
Le changement n'a pu se faire de façon insensible. Le
décloisonnement du secteur de soin spécialisé s'est heurté, plus
qu'à la mauvaise volonté ou au corporatisme, à la conception
même de l'intervention auprès des toxicomanes. Brutalement, il a
mis en lumière les contradictions qu'un fonctionnement en vase
clos avait gommées. Etendues aux services hospitaliers, les
règles de fonctionnement des institutions telles le refus de
l'urgence ou de la prescription de médicaments, devenaient
meurtrières. Le diagnostic de la commission Henrion est sévère :
"La toxicomanie s'est laissée envahir par la certitude des
convictions" (86). Le sida n'a pas pu ébranler ce monde de
certitudes. Le changement est venu l'extérieur, il s'est imposé
par le débat public. Au cours de l'année 1992, un mouvement
s'est constitué, il a réuni des acteurs issus de la lutte contre
le sida, des médecins généraliste et, plus rarement, des
médecins hospitaliers, des professionnels de terrain issus de la
santé communautaire mais aussi de la toxicomanie et enfin des
usagers de drogues et leurs proches (87). Au cours des années
80, tous ces acteurs, du reste peu nombreux, se débattaient
isolémement dans une indifférence générale. Aucun d'entre eux
n'avait imaginé de s'engager dans une lutte collective. Les
difficultés du soin ou de la prévention étaient attribuées à la
seule toxicomanie, voire, pour quelques uns, aux politiques de
prohibition des drogues. Il n'y avait donc aucun changement
rapide à espérer.
Les premiers qui ont entrepris une action de prévention pour,
mais aussi, avec les toxicomanes sont des militants de AIDES.
L'association s'était construite sur la volonté de gérer la
maladie avec les personnes concernées. Solidarité et
responsabilité. La communauté homosexuelle avait su mettre en
acte ces principes généreux, mais les toxicomanes n'étaient
réputés ni pour leur sens des responsabilités ni pour leur
altruisme. Daniel Defert, président de AIDES, malgré le
scepticisme ambiant, s'engage d'entrée dans la recherche d'une
alliance avec les usagers de drogue. En 1985, AIDES fait une
première brochure destinée aux toxicomanes et prend contact avec
Marmottan. Marmottan accepte de diffuser la brochure, un groupe
de travail est monté pour élaborer un matériel de prévention
mais ne parvient pas à une production commune : "la passerelle"
avec les toxicothérapeutes a été bien "difficile à traverser",
commente Daniel Defert en 1988 (88). AIDES, dans la logique de
la mobilisation communautaire, entend élaborer le document avec
des toxicomanes, car pour Daniel Defert, il est clair qu'il y a
bien les éléments d'une identification communautaire. La culture
de la drogue a porté dans le monde entier la vague "Sexe,
Drugs and Rock'and'Roll" et cette vague continue de nous
influencer. Bien sûr, tous les usagers de drogue ne se situent
pas de la même façon face à ce mouvement culturel mais celui-ci
est suffisamment puissant pour les usagers de drogue se
reconnaissent et se rencontrent partout dans le monde. Avec
"quelques toxicomanes et de jeunes designers" AIDES élabore un
deuxième document, une brochure "dramatiquement rouge et grise,
mais nullement médicale, qui la rendait immédiatement
identifiable", document que publie Libération en 1986.
Paradoxalement, les intervenants opposent à la participation
directe des toxicomanes, la relation privilégiée qu'ils
entretiennent avec leurs clients. AIDES, non sans conflits,
s'était construit sur le refus de la parole confisquée par les
soignants mais la situation ici était particulièrement confuse :
nulle parole organisée, au contraire des homosexuels, ne pouvait
être opposée au discours thérapeutique. Dans les années 70, les
intervenants s'étaient fait les "portes-paroles" de leurs
clients (89). Dans les années 80, ils se sentent violemment
remis en cause. Soupçonnés de complicité, ils ont le sentiment
de partager peu ou prou l'ostacisme que subissent leurs clients.
Cette position est d'autant plus intenable que les soignants se
sont éloignés de leurs patients. Tandis que les techniques de
prise en charge se professionnalisent, les soignants marquent la
distance thérapeutique. "Les nouveaux toxicomanes" apparus à la
fin des années soixante-dix sont décrits comme ayant perdu toute
inscription sociale, isolés dans un monde où l'homme est un loup
pour l'homme. Au début des années 80, il semble bien que le
toxicomane soit tombé dans "un trou noir" (90). On s'accorde à
reconnaitre qu'il ne peut y avoir de culture commune dans le
délitement de tout lien social. Ces deux processus,
professionalisation des techniques de prises en charge et
marginalisation des toxicomanes, sont parallèles aux progrès de
la guerre à la drogue, dans l'escalade des moyens mobilisés
comme dans les esprits. Le milieu des années 80 n'est guère
propice aux usagers de drogue et les militants du sida qui
veulent donner la parole aux toxicomanes semblent venir d'un
autre âge. Le corps professionnel se débat alors contre
l'idéologie contre-culturelle qui l'avait d'abord constitué.
Sans doute conviendrait-il d'étudier plus précisément comment
s'est effectué le tournant des années 80, comment le discours du
sujet et le discours libéral ont parallèlement ébranlé les
convictions communes, comment enfin les fidélités à la culture
contestataire telle la dénonciation du contrôle social, ont
pris, avec les changements du contexte, de nouvelles résonnances.
Une représentation de la toxicomanie s'affirme,
représentation qui présente l'avantage d'être en cohérence avec
les représentations dominantes : le toxicomane est hors de lui,
hors du monde, il lui faut arréter de se droguer pour
reconquérir une parole. Toxicomanie et prévention du sida
semblent bien inconcialiables, compte-tenu du goût du risque,
ou, version plus stigmatisante, des tendances auto-destructrices.
"Quand on est prêt à jongler avec la prison, la folie et la
mort, on peut tout autant jongler avec le sida" avait affirmé le
Dr Curtet tandis qu'il s'opposait à la libéralisation des
seringues (91). Les meilleurs intentions du monde ne peuvent
donc transformer le toxicomane actif en agent de prévention dans
le monde de la drogue, si monde il y a, ce qui est contesté ou
plus volontiers ignoré. La défiance envers les conceptions
communautaires ou identitaires s'inscrit dans un contexte plus
général de réticences face aux approches culturelles ou
ethniques anglo-saxonnes. Le citoyen est opposé aux communautés
qui redoublent exclusion et stigmate et la prévention se veut
généraliste : "Le sida est l'affaire de tous". Il importe avant
tout de "prévenir les menaces potentielles d'exclusion sociale
(92). Au nom de ce principe, les pouvoirs publics n'ont pas
impulsé de campagnes spécifiques auprès des populations les plus
exposées aux risques, toxicomanes mais aussi migrants ou jeunes
des banlieues (93). Le silence des pouvoirs publics a été
redoublé par celui des professionnels qui, à quelques exceptions
près, ne s'est guère engagé dans l'élaboration de matériel de
prévention et n'a pas jugé utile d'apporter son soutien aux
usagers de drogues dans la prévention du sida. Ce soutien, des
militant de la lutte contre le sida l'ont offert.
La mobilisation de médecins obéit à deux logiques qui sont
traditionnellement en France opposées, une logique de prise en
charge et une logique de santé publique. Les médecins français
ont très généralement été convaincus que la toxicomanie ne
relève pas d'un traitement médical, la pratique la plus
habituelle était donc de renvoyer vers les spécialistes ces
patients encombrants qui n'étaient pas des malades. Plus que le
sida, c'est l'extension des toxicomanies qui va, au cours des
années 80, entrouvrir la porte des médecins généralistes. Le
toxicomane y vient pour solliciter une ordonnance : il veut
décrocher. Les médecins seront finalement assez nombreux à
accepter ces prescriptions ponctuelles - une étude menée en 1992
évalue à 200 000 la file active des toxicomanes chez les
médecins généraliste dans les régions françaises les plus
touchées (94). Quelques médecins, contre le cadre réglementaire
qui interdit la prescription d'opiacés aux toxicomanes, contre
l'avis des experts, contre enfin leurs propres représentations
de la toxicomanie, vont découvrir expérimentalement les
traitements de substitution. Dans cette découverte empirique, le
Temgésic joue à deux reprises un rôle-clé (95). Ce médicament
n'exige pas, au contraire des opiacés, le recours au carnet à
souche. Aussi les médecins le prescrivent-il donc sans trop de
difficulté avec pour objectif la désintoxication, seul objectif
légitime. A cette occasion, toxicomanes et médecins généralistes
entrent en relation. Les médecins les plus sensibilisés au sida
vont mettre à profit ces rencontres pour traiter les pathologies
somatiques de ces nouveaux patients tandis que d'autres suivent
pas à pas les effets de leurs prescriptions et modifient peu à
peu leurs représentations de la toxicomanie et de ses
traitements.
Comment les médecins ont-ils commencé de prescrire des
opiacés ? Interrogé, le Dr Carpentier répond qu'il a fait sa
première prescription "parce qu'un patient le lui a demandé". La
prescription s'est faite dans le plus parfait des désaccords.
Jean Carpentier est persuadé que la toxicomanie est un symptôme,
que le problème, ce n'est pas le produit, mais il se réclame de
la médecine hippocratique, "le médecin ne guérit pas, c'est le
patient qui guérit, avec l'aide du médecin". Le traitement doit
être négocié. Le toxicomane demande un produit ? "C'est comme un
préalable, incontournable. Je sors mon drapeau blanc, je recule,
j'accepte le terrain" (96). Et Jean Carpentier obtient des
résultats inattendus : les patient vont mieux, ils apprennent à
contrôler leurs prises de produit, peuvent reprendre leur vie en
main, et certains finissent même par sortir de leur toxicomanie.
A tatons, sans référents théoriques, dans l'ignorance de la
littérature internationale, des médecins s'engagent dans des
prescriptions qu'ils ne conçoivent pas encore comme des
traitements au long cours. Septembre 1992 marque un tournant.
Pressée par une campagne menée par des spécialistes en
toxicomanie, la commission des stupéfiants impose le carnet à
souche pour la prescription de temgésic. La majorité des
médecins renoncent aux prescriptions : le carnet à souche fait
peur. Les toxicomanes s'affolent, beaucoup renouent avec le
monde de la drogue, d'autres se bousculent à la porte des très
rares médecins qui poursuivent les prescriptions. Quelques uns
en meurent d'overdose ou de suicide. "C'est à ce moment, dit le
Dr Clarisse Boiseau, un des médecins prescripteurs, que j'ai
compris ce que veut dire un traitement de substitution". Dans un
article publié dans le Monde, dix médecins appèlent leurs
confrères à former des réseaux pour la prise en charge des
toxicomanes (97). Le débat est ouvert. Il se mène sur la place
publique.
La mobilisation de Médecins du Monde se fait parallèlement.
Dans le colloque organisé en 1987 avec AIDES sur le Droit des
malades, les toxicomanes font une première et modeste apparition
parmi les exclus du soin. Appartion scandaleuse. L'exclusion des
soins, comme l'urgence sanitaire, est aujourd'hui devenue un
fait social qui n'est plus contesté, même s'il irrite. A la fin
des années 80, l'exclusion des toxicomanes n'a rien d'une
évidence. La majorité des spécialistes est intimement persuadée
de connaitre tous les toxicomanes, tous ceux du moins qui,
sortis de leur "lune de miel", souhaitent un traitement. Quant
au discours de l'urgence, il est interprété comme un piège tendu
par les tenants du fléau social à la naïveté des parents. Ou à
des médecins égarés dans la toute-puissance médicale. MDM
n'entend nullement médicaliser la toxicomanie et la toxicomanie
n'y est pas davantage définie comme un problème d'exclusion.
Quelques praticiens prennent acte de la présence de
consommateurs de produits illicites parmi la clientèle des
exclus. Leur première réaction est de faire appel au système de
soins spécialisés pour y orienter ces patients qui ne sont pas
véritablement des malades.
Le changement de perspective se fera, difficilement, sous
influence anglo-saxonne. Il faut un voyage à New York, un autre
à Liverpool pour que deux médecins, dont le président, le Dr
Patrick Aeberhard, découvrent que des mesures de santé publique
permettent aux usagers de drogue de se protéger du sida. MDM ne
se sent ni la vocation ni la compétence de prendre en charge ces
patients mais propose à Claude Olievenstein un projet de soins
et d'accueil comprenant un échange de seringues. Le projet
commun n'aboutit pas et MDM se lance seul dans un programme
d'échanges des seringues. L'initiative provoque des réactions
d'une violence étonnante : que viennent-ils faire dans cette
galère ? Au sein même de l'association MDM, la sensibilisation à
la toxicomanie reste limitée à quelques militants. Lorsque
Bernard Koutchner devient ministre de la santé, il est
certainement persuadé de la nécessité de favoriser l'accès aux
seringues des usagers de drogue mais il ne perçoit pas le
problème des drogues comme un problème de santé publique. Le
revirement se fait tardivement, au cours de l'automne 1992,
tandis que le débat sur la substitution est mené publiquement.
En janvier 1993, B. Koutchner organise le colloque Tri-ville
(98). Les français, spécialistes en toxicomanie, médecins du
sida, médecine humanitaire, militants associatifs mais aussi
journaliste de la presse écrite y découvrent ces politiques de
santé, prônées par les meilleurs experts américains,
expérimentées par les anglais. Le mouvement prend forme, il
s'aventure, au-delà des politiques de santé, dans une réflexion
sur les politiques de lutte contre la drogue.
Dans ce mouvement, le rôle des usagers de drogues a été
déterminant. Il leur appartenait d'apporter la preuve que le
changement leur convenait (99), qu'ils y avaient leur place,
qu'ils pouvaient échapper aux stéréotypes qu'ils avaient dûs,
bon gré, mal gré incarner. Au cours de l'hiver 1992, un petit
groupe accueilli par l'association Appart crée la première
association d'usagers de drogue, ASUD. L'association est
subventionnée, le relais d'usagers de drogue dans la prévention
du sida s'étant avérée indispensable mais aussi efficace (100).
Un journal est édité. Il est lu et joue un rôle-clé dans le
changement des usagers de drogues, changement de pratiques,
changement des relations en particulier avec le monde médical.
Une nouvelle identité se construit au jour le jour, celle du
"substitué". Un toxicomane tenu "en laisse" pour les
intervenants qui restent convaincus que l'esclave d'un produit
ne peut être libre. Un patient comme les autres pour le médecin
qui a cessé d'être "un dealer en blouse blanche". Un citoyen
comme les autres affirment ces nouveaux militants.
Un renversement de perspective
Les usagers de drogues doivent-ils avoir "le droit de se
droguer?" Doit-on renoncer à la prohibition des drogues ? Il est
bien évident que le mouvement de réduction des risques n'aurait
eu aucun écho si parallèlement le système prohibitionnistes
n'était sérieusement ébranlé. C'est toutefois l'évidence
humanitaire qui a pu briser le mur du silence. Celle-ci est
aujourd'hui incontestable, comme est devenue incontestable, des
restau du coeur au SAMU social, l'exclusion ou la fracture
sociale. Le constat s'affronte apparemment aux mêmes
résistances. Les logiques caritatives vont-elles s'imposer au
détriment des politiques de protection sociale ? Allons-nous
accepter la société à deux vitesses, l'exclusion définitive du
monde du travail ? En écho, les politiques de réduction des
risques se présentent comme une politique de l'urgence, "une
morale provisoire", disait Chirac en 1992 (101). Mais le soutien
de l'association humanitaire qu'est Médecins du Monde à la
politique de réduction des risques masque des enjeux sont qui
sont tout autre. L'abandon de la guerre à la drogue ne peut être
assimilé à un abandon des politiques de promotion et de progrès.
Un monde sans drogues est, aujourd'hui plus que jamais, une
chimère et l'objectif d'éradication des drogues, une illusion
dangereuse. Comment faire pour que les politiques de lutte
contre les drogues n'aggravent pas la santé de ceux qu'elles
sont censées protéger, et plus généralement comment co-exister
avec les drogues ? Poser ces questions, c'est opérer un
renversement de perspective en passant d'une position de
principe - le refus des drogues - à une analyse des effets des
mesures, en termes de santé comme en termes de répresion.
Les politiques de réduction des risques sont-elles le
cache-misère, le dernier avatar d'une politique qui tente de
masquer son échec ? sont-elles au contraire le cheval de Troie
des anti-prohibitinistes ? peuvent-elles être considérées comme
une réelle alternative ? Nadelmann, spécialistes des politiques
des drogues (drug policy) a ouvert ce débat (102). Comme
presque tous les chercheurs de ce champ, il répond au moins
partiellement en contribuant à ce mouvement international. La
réduction des risques n'apporte aucune réponse au trafic
international, question tout à fait centrale des politiques de
lutte contre les drogues, du moins nous engage-t-elle dans une
stratégie de changement quant à la demande de drogue, changement
des pratiques, changement des représentations. Nous apprenons,
lentement, à faire autrement avec les usagers de drogues tandis
que les usagers de drogue expérimentent différentes modalités de
contrôle de leur consommation en même temps qu'une autre place
dans la société. Le voyage est moins romantique mais on ne peut
faire de la fascination des passions extrêmes une politique.
Laissons aux usagers de drogues la possibilité de prendre moins
de risques s'ils le souhaitent. Les motards doivent mettre un
casque, peut-être peut-on renoncer à multiplier les obstacles
meurtriers sur la route de ceux qui consomment des drogues. Leur
intérêt n'est pas seul en jeu, car la violence qui leur est
faite pèse chaque jour plus lourdement sur leurs proches et leur
environnement.
Le changement de perspective est radical. La situation est
éclairée par d'autres questions que celles que l'on se posait
précédemment, et le diagnostic bascule. La situation est-elle
grave, est-elle particulièrement grave au regard d'autres
problèmes ? Que peut-on y faire ? Nous pensions que le problème
de la drogue était un mythe, que les risques étaient somme toute
modeste au regard d'autres problèmes sociaux, que les
toxicomanes ne souciaient guère de leur santé, que la seule
espoir était qu'ils arrêtent de s'intoxiquer. Nous nous sommes
donc consacrés aux 5 à 10% qui peuvent envisager une
désintoxication (103). Nous avons eu du mal à entendre les
réponses que nos voisins européens apportaient à ces questions :
la situation est suffisament grave pour que des mesures soient
prises et ces mesures sont efficaces (104). Ces mesures
présentent l'avantage d'améliorer la qualité de vie des usagers
de drogues et, contrairement aux craintes formulées y compris
par les spécialistes n'impliquent nullement un renoncement à des
désintoxications ultérieures, bien au contraire (105). Il nous
aura fallu trois expertises nationales pour passer d'une
position de principe juridico-morale à une analyse plus précise
de résultats qui ne sont guère contestables (106). Les
traditions de santé publique de la Grande-Bretagne ou de
protection sociale des Pays-Bas ont mieux répondu aux nécessités
de l'heure. Mais plus que les traditions culturelles, c'est la
capacité de changement qui a été déterminante. En quelques trois
années, les suisses et les allemands ont su effectuer un
retournement complet de leur conception du soin.
Comment change-t-on d'éclairage ? Interrogés, chacun des
acteurs du changement évoque le moment d'une prise de
conscience, pour l'un, que la maladie est mortelle, pour un
autre, qu'il pouvait lui-même donner des seringues, que personne
d'autre ne le ferait à sa place, pour d'autres enfin, que le
changement était possible. La prise de conscience est
individuelle mais le processus est collectif, il se fait, comme
tous les changements sociaux, en réseau. Le déni a été
collectif, le re-cadrage de la situation se fait plus ou moins
aisément, selon les rôles, les pratiques, les réseaux dans
lesquels on s'inscrit. Rien d'étonnant si ont d'abord changé
ceux qui étaient confrontés à des usagers de drogue hors du
cadre institutionnel. Travailler dans une institution, un
hôpital, une école, une prison implique d'en accepter, même à
minima, le fonctionnement. Les intervenants en toxicomanie ont
dû intégrer dans leurs pratiques et leurs problématiques le
cadre à la fois législatif et institutionnel qui leur était
imposé; ils se sont débattus avec une mission impossible, ils
ont subi, comme les usagers eux-mêmes le poids des
représentations collectives. Les compromis qu'ils avaient
élaborés devaient les protéger des pressions sociales, ces
compromis ont masqué la gravité de l'épidémie de sida comme ils
ont minimisé la violence de l'exclusion. Au-delà du système de
soin en toxicomanie, ces compromis étaient en cohérence avec des
évolutions plus générales, dans les politiques sociales où la
peur de la discrimination n'a pas enrayé les processus
d'exclusion, ou encore dans le secteur psychiatrique où le
discours du sujet a pu servir de masque aux carences de la prise
en charge sanitaire et sociale. Le changement de perspective
impose une mise à plat des objectifs du soin et de la
prévention, alors même que les silences et ambiguités avaient
quelquefois permis de préserver l'espace du soin. Par là même,
il impose une discussion des objectifs du dispositif de lutte
contre la drogue. Il impose enfin une négociation de la place de
l'usager de drogues dans les politiques sanitaires et sociales.
Sans compter sa place dans la société... La tâche est rude. Nous
en sommes aux commencements.
Notes
(1)Le Monde,
29 septembre 1995
(2) DES JARLAIS D.C., HOPKINS W., "Free
needles for intravenous drug users at risk for AIDS : current
development in New York City" (letter)
New England Journal of Medecine
313 1476, 1985. Présentation à la Conférence
Internationale de Paris, 1986.
(3) ROBERTSON J.R. BUCKNALL ABV et coll. "Epidémic
of AIDS related virus (HTVL III/LAV infection among intravenous
drug abusers" British Journal of
Addiction 192 p.527, 1986.
(4) MINO A.,
Analyse scientifique de la littérature sur la remise contrôlée
d'héroïe et de morphine, Office
Fédéral de la Santé Publique, Genève, 1990.
(5) Le Monde
23 déc. 1992.
(6) Libération
30 Nov. 1992.
(7)TRAUTMAN C.
Lutte contre la toxicomanie et le trafic des stupéfiants,
1990, La documentation française.
(8)articles du
Monde sur l'Espagne, la
Grande-Bretagne, l'Italie, la Suisse, les Pays-Bas des 4, 5, 6,
7, 8, 9 et 10 janvier 1994
(9) PADIEU R.
L'information statistique sur les drogues et les toxicomanies,
Rapport à la DGLDT, Décembre 1990. Voir aussi KENSEY A. et JEAN
J.P., "Usage licite de chiffres stupéfiants",
Pénombre, déc. 1993 n°2.
(10) Les processus qui ont conduit à une
minimisation de la gravité du problème exigeraient une longue
discussion. Parmi les études récentes, citons une études
confrontant les sources d'information sur les overdoses en Ile
de France, publiée dans le BEH n° ...., qui conclut à une
sous-évaluation de 60% des overdoses, ce qui fait des overdoses
la troisème cause de mortalité. La mortalité des toxicomanes
(septicémie, accidents etc) n'est pas étudiée. Deux études sur
de petites cohortes en Seine St Denis donnent un taux annuel de
mortalité allant de 11 à 13% alors qu'il est de 0,5% pour les
toxicomanes de la ville d'Amsterdam (statistiques citées par le
Rapport du Conseil National du Sida, septembre 1992).
(11) Rapport de la commission de réflexion
sur la drogue et la toxicomanie" Président Henrion, 1994, édité
à la Documentation française.
(12) Le Monde
27.02.82
(13) DEFERT D., "L'homosexualisation du sida"
Gai-Pied Hebdo,
n°446 29 nov. 1990
(14)HERLICH C., PIERRET J., "Une maladie
médiatisée. Le SIDA dans six quotidiens français" CERMES-CNRS/INSERM/EHESS,
rapport datylographié 1988. Claudine Herzlich et Janine Pierret
ont retenu un total de 412 articles de janvier 1982 à juillet
1986, sur les 6 quotidiens. Durant la période retenue, 18
articles ont été consacrés aux toxicomanes.
(15)Libération Le
Monde , Figaro,
La Dépêche du
23.08.85
(16) Libération,
16.02.86
(17) SERFATY A., "L'infection par le VIH et
l'usage de drogues en France : stratégies de prévention",
AGORA, automne
1991, n°18-19.
(18) La Mission Interministérielle de Lutte
contre la Toxicomanie est créée le 7.02. 1985, elle succède au
Comité Interministérielle, créé le 8.01.1982. La Délégation
Générale de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie est créée
le 6 décembre 1989.
(19) FAUCHER J.M., "Campagne natioanle de
lutte contre la toxicomanie, A chacun son fléau"
Le Journal du Sida,
n°24, janvier 1991.
(20) LEBEAU B. "Plan toxicomanie : les
urgences en annexe", Agora
n°27-28 Automne 1993.
(21) OLIEVENSTEIN, "En désespoir de cause",
L'Esprit des drogues,
Autrement,
n°106, avril 1989.
(22) Sur la vente libre des seringues, voir
BOURLA S., JOS M., MAGNAN S., La
réglementaation de la vente libre des seringues,
Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Paris X Nanterre, DEA
de droite pénal et de politiques criminelles en Europe, sous la
direction du Pr Caballero
(23) SETBON M.,
Pouvoirs contre le sida, Paris,
LeSeuil, 1993
(24) EHRENBERG A.,
L'individu incertain, Calmann Lévy,
1995
(25) PELLETIER M.
Rapport de la mission d'études sur l'ensemble des Problèmes de
la drogue, Documentation française,
1978.
(26) EHRENBERG A,
op. cit.
(27) Journée épidémiologique Toxicomanie
SIDA, INSERM/ANIT 1986
(28) Données fournies par Dominique SERINE,
documentratrice au CRIPS
(29) JACOB Dr. et CONTI Dr."Sida et
toxicomanie", Intervention,
n°12 déc. 1987
(30)ANIT, Dossier
toxicomanie Sida, 1989
(31) FONTAINE B., Président de l'ANIT,
"Toxicomanie(s) au temps du Sida", Journée Nationales, mai 1990,
Intervention n°25-26.
(32) OLIEVENSTEIN C. "Le droit à la
différence", Journées Nationales de l'ANIT, Lyon Juin 1989,
Intervention,
mai 1990.
(33)OLIEVENSTEIN C., "Guérir ou punir", Pau,
Journées nationales de l'ANIT,
Intervention nov. 1987.
(34) ODDOU A., Dr. "La toxicomanie, malade du
SIDA ?" Pau, Journées nationales,
Intervention nov. 1987.
(35)OLIEVENSTEIN C. "Marmottan, 20 après",
Journal du Sida,
n°24 janv. 1991.
(36)CHARLES-NICOLAS A. Dr, Introduction à
Sida toxicomanie, Répondre,
Editions Frisson-Roche, 1989.
(37)OLIEVENSTEIN C. 1991,"Marmottan, 20
après", op. cit.
(38) Voir les titres des journées nationales
de l'ANIT : "Adolescence et toxicomanie, leurs institutionnels,
institutions et officiels" 1981 "Adolescence et toxicomanie,
Changer et prévenir" 1982 "Quelles institutions quelles
interventions ?" 1983, "L'intervention en toxicomanie, éthique
et réalités socio-politiques", 1984, "Toxicomanies et Lois"
1985, "La Toxicomanie en question" 1986, "Politique des
interventions, intervention du politique" 1987, "Toxicomanie,
répondre" 1988, "Toxicomanies, liberté, droits de l'homme" 1989,
"Tox icomanies au temps du sida", 1990, "Choix thérapeutiques,
choix politiques" 1991, "Du soins à la prévention, avenir et
limite d'une spécialisation" 1992, "Comment prévenir les risques
? Prévenir, soigner ou contrôler ?" 1993, "Drogues et interdit,
l'Esprit des Lois" 1994, "Prévention et soins en toxicomanie, la
question de l'efficacité", 1995.
(39) ZAFIROPOULOS M.,
Le toxicomane n'existe pas,
Navarin Editeur, 1988.
(40)OLIEVENSTEIN C,
Autrement 1989,
op. cit.
(41) DAMADE M. Dr, "Psychiatrie et
toxicomanie", Sociologie et Santé,1994,
n°10.
(42) L'Association des Intervenants en
Toxicomanie (ANIT) est créée en 1980. Le terme retenu
"intervenant en toxicomanie" permettait d'affirmer une identité
commune aux différentes professions mais aussi aux "non-diplômés",
souvent "ex-toxicomanes".
(43)VALLEUR M. Dr, "Drogues et droit du
toxicomane, le point de vue du praticien, in
Drogues et Droits de l'Homme,
sous la direction de F. Caballero, Les Empécheur de tourner en
rond, 1992.
(44)PETIT F., "Mémoire du système de soins"
Intervention
n°35-36, 1992
(45) J. BERNAT de CELIS,
Fallait-il créer un délit d'usage illicite des
stupéfiants, CESDIP, 1992, n°54.
(46) HEFEZ S., Dr, "La fin des libertaires"
Libération 25.07.94
(47) DAMADE M. Dr, "Quelques points
d'histoire concernant les post-cures",
Intervention n°27
décembre1990
(48)VALLEUR M. op.
cit.
(49) EHRENBERG A., op. Cit.
(50) ) HEFEZ S., Dr,
op. cit.
(51) PERTINAND P., "Aux frontières de la
toxicomanie : la liberté et les droits de l'homme", ANIT Congrès
International, Juin 1989 Intervention Mai 1990. I.p;73
(52) INGOLD F.R. Dr., "Le processus de la
dépendance chez les héroïnomanes",
Ann. Medico-Psychologiques, 1985,
143, n°6.
(53) Esprit,
" Changer de cap institutionnel, Entretien
avec Claude Olievenstein", Drogue et Société, Nov.-déc. 1980
(54) VALLEUR, op.
cit.
(55) " Esprit,
1980, op. cit.
(56) La réduction des risques infectieux chez
les toxicomanes, 21 Juillet 1904, Conférence de presse de Madame
Simone Veil
(57) DONOGHOE M., STIMSON G., DOLAN K.,
Syringue Exchange in England, an overview, The Center for
Research on Drugs and Health Behaviour, 1992
(58) HAUTEFEUILLE M. Dr, POLOMENI P. Dr "Le
résistible essor d'une drogue légale",
Journal du Sida, n°35
janvier 1992, HAUTEFEUILLE M. Dr., "Le Temgésic, nouveau
produit, vieilles illusions", ANIT journées nationales,
Intervention n°30-31, 1991
(59) MOREL A., HAUTEFEEUILLE M., BINDER P.,
AFCHAIN J.,"Toxicomanie : les médecins, docteurs ou fournisseurs
?" Le Monde,
23 sept. 92
(60) CHARLES-NICOLAS A. Pr., "Vingt-cinq ans
après, des vies auprès des toxicomanes",
AGORA Automne 1993
(61) Sur les études de toxicomanes en
traitement voir LERT F. et FROMBONNE E.
La toxicomanie : vers une évaluation de ses
traitements, Documentation française,
1989. Sur les principes qui fondent cette nouvelle conception du
soin aux toxicomanes voir MINO A. "Evolution de la politique de
soins en matière de toxicomanie : la réduction des risques",
AGORA, 27-28, automne 1993.
(62) INGOLD F.R. Dr ,
La prise en charge médicale des toxicomanes et
le réseau sanitaire spécialisé, Essai d'évaluation,
Rapport au Ministre Délégué chargé de la Famille et de la Santé,
13 déc. 1986.op. cit.
(63) B. GERAUD, A. Dr, "Plaisir malin", L'Esprit
des drogues, Autrement,
n°106, avril 1989
(64)OLIEVENSTEIN C. 1991,
Journal du Sida.op. cit.
(65)Commission HENRION,
op. cit.
(66)JACOB et CONTI,
op. cit.,
Jury-Les-Metz, Intervention,
Déc. 1987 PROVOST M. SIDA, toxicomanie
en milieu carcéral, Enquête à la maison d'arrêt de Bordeaux,
Thèse Bordeaux, 1987. ODDOU A. Dr Lyon,1987,
op. cit.
(67) INGOLD F.R., INGOLD S.,
Les effets de la libéralisation de la vente des seringues,
IREP 1988, FACY F. LOWENSTEIN W. INGOLD F.R., INGOLD S.,
"L'héroïnomanie, la seringue et le sida",
Retrovirus, septembre
1988.
(68) SIDA et TOXICOMANIE (1) et (2)
Rétrovirus, La Revue du Sida,
n°8, Déc. 1990 et n°9, mars 1991.
(69)INGOLD F.R. Dr., 1986.
op. cit.
(70) Sur ce point, spécialistes et pouvoirs
publics se rencontrent dans le plus parfait des malentendus, les
premiers dénoncant le contrôle social, les seconds tentant de
maitriser la prolifération des services de l'Etat-providence.
(71)TOUZEAU D. Dr, COPPEL A.,
Politiques locales et toxicomanies,
Actes du colloques, 22-23 janvier 1988, INJ/FIRST, 1989.
(72)DAMADE M. "Vingt-cinq ans après... des
vies auprès des toxicomanes",
Toxicomanies, Agora 27-28, automane
1993.
(73) OLIEVENSTEIN C., 1991,
op. cit.
(74) GUEGEN J.-P., Dr, "SIDA Et si les
intervenants en Toxicomanie n'étaient pas vraiment concernés ? "
Intervention
n°15-16, sept. 1988
(75)POMMIER F., Dr TABOUADA M.-J., Dr VANHOVE
A.M.,DR, "Impact de l'annonce de la séropositivité sur les
patients toxicomanes", L'Information
Psychiatrique, 64 5, 1988, p.682-86.
(76)BOBILLEY. Dr., "Toxicomanie et Sida",
Intervention
avril 1987, Toxicomanie et Sida, commentaires actuels", ANIT,
journées nationales Mai 90
Intervention n°25-26
(77)SIDA et
TOXICOMANIE : Répondre, colloque
international de FIRST, Assemblée Nationale, 9 et 10 sécembre
1988.
(78) VAN ERSEL M. PATEY O., "Présentation de
l'association "Pluralis", Intervention
n°18 février 1989.
(79)SABATIER Dr. "Echanges de seringues, un
travail de secteur à Marseille" ANIT, Journées nationales,
Intervention
n°25-26 1990
(80) circulaire DAS-DGS/405 du 15 mai 1990
(81)DUGARIN J. Dr; NOMINE P., "Méthadone
objet complexe", Intervention,
n°23 Fev. 1990
(82) DELILE J.M., Dr. "Programmes de
substitution et réduction des risques", Journées
Epidémiologiques/SIDA ANIT-INSERM, La Salpétrière Paris, 2
octobre, n°37, Décembre 1992,
Intervention.
(83) Voir par exemple HAUTEFEUILLE M. Dr.
"Les 7 erreurs de la substitution"
Libération 23-24 janvier 1993.
(84) Des évaluations menées à la fin des
années 80 fournissent des réponses rigoureuses aux questions
telles que la poursuite ou non de l'injection (70% de réduction
en moyenne) et rendent compte de la variabilité des résultats
selon les programmes. Voir COPPEL A.,"L'efficacité des
programmes méthadone mesurée par les expériences étrangères",
Le Journal du Sida
Février 1993.
(85)JACOB C. Dr "Plutôt rester dans le besoin
que de risquer les maux plutôt que les mots" Journées nationales
ANIT, Strasbourg, juin 1993.
(86) Commission Henrion, 1994,
op. cit.
(87) COPPEL A., LAMIEN E., "Naissance d'un
collectif d'association, Limiter la Casse",
AGORA, 27-28, automne
1993
(88) Daniel Defert, "AIDES, une démarche de
proximité" in Sida toxicomanie,
Répondre, sous la direction du Dr
Aimé Charles-Nicolas, Editions Frisson-Roche, 1989.
(89) Jean-François SOLAL, "Le drogué et le
spécialistes, partage d'une illusion", p. 92-98 in
Esprit, Drogue et
Société, 1980.
(90) DUBET F., La
Galère, jeunes en survie, Fayard,
1987
(91) CURTET F Dr., membre de la Commission
des Stupéfiants, Directeur du Trait d'Union,
Quotidien du Médecin
3 mars 1986, cité par BOURLA S., et coll.
op. cit.
(92) sur les politiques françaises face au
sida, voir FABRE G., "Les traitements sociaux du SIDA :
rationalités préventives et stratégies politiques",
AGORA, automne 1991
(93) Sur la nécessité de stratégies de
prévention spécifiques aux jeunes des banlieues voir COPPEL A.
"Conclusion" in Les réseaux d'échange
sexuels et de circulation de l'information en matière de
sexualité ches les jeunes des quartiers à risque,
en coll. avec BOULLENGER N. et BOUHNIK P., GRASS/ANRS, mars
1993.
(94) CHARPAK, 1992 EVAL
(95) Le Temgésic est un médicament contre la
douleur, dont l'effet opiacé est contrebalancé par un
antagoniste et que les médecins pouvaient prescrire sur une
ordonnance simple au contraire des médicaments stupéfiants qui
exigent un carnet à souche.
(96) CARPENTIER J.Dr
La toxicomanie à l'héroïne en médecine générale,
Ellipses, 1994
(97)CARPENTIER et
coll., "Le repère du toxicomane",
Le Monde 9
septembre 1992
(98)Toxicomanie, Sida, exclusion,
Les Temps Modernes,
Oct. 1993 n°567
(99)Selon les résultats obtenus en Suisse et
aux Pays-Bas, entre 30 et 40% des héroïnomanes choisisssent un
traitement de substitutiion lorsqu'ils en ont la possibilité
(100) COPPEL A. "Stratégies collectives et
prévention de l'infection par le VIH chez les toxicomanes",
Sida Toxicomanie,
Dossiers CRIPS, nov. 1993.
(101) Interview de Jacques Chirac "Non à une
morale provisoire", Nouvel Observateur,
26-27 décembre 1992
(102) NADELMANN, "Reflexions sérieuses sur
quelques alternatives à la prohibition", Toxicomanie, Sida,
exclusion, Les Temps Modernes,
Oct. 1993 n°567, trad. de Daaedalus,
"Political Pharmacology : Thinking about Drugs", Eté 1992, vol.
121 n°3
(103) WODAK A., NADELMANN E. O'HARE P. (dir.)
Psychoactive Drugs and Harm Reduction,
From Faith to Science, Londres, Whurr
Publishers, 1993.
(104)Avec une politique de santé publique,
Genève a vu baisser les taux de séroprévalence du virus du sida
de 45 à 55% des années 1986-1988 (taux comparables à Paris à
cette même période) à environ 10% (chiffre fourni sur la base
des toxicomanes en traitement à la méthadone par A. MINO lors de
la Conférence Internationale Toxicomanie, Sida, Hépatites,
Cannes, sept. 1995). En Ile de France, les taux que nous
obtenons aujourd'hui sont de 33% dans les programmes méthadone
de la Clinique Liberté à Bagneux et à Emergence Espace-Tolbiac à
Paris.
(105)Le nombre de cures de désintoxication
augmente avec l'extension des programmes méthadone à Genève
comme à Amsterdam (voir MINO op. cit. 1991 et BUNING ).
(106)Voir Conseil National du Sida, septembre
1993, op.cit. Commission Henrion, 1994, op. cit., Comité
Consultatif National d'Ethique pour les Sciences de la vie et de
la santé sur les toxicomanies, 23 nov. 1994.
Document
écrit et réaliser par Anne