Plaidoyer pour une gestion à
la néerlandaise La politique en matière de drogues
que nous appliquons depuis les années 70 part du principe que,
dans une société ouverte, les drogues sont tout simplement
accessibles et que le problème de la consommation est donc un
fait. Cette politique a par conséquent pour principal objectif de
limiter les risques liés à la consommation, tant pour le
consommateur que pour son entourage.
Dès le début, les instruments de cette politique ont été
choisis en fonction d'une approche visant aussi bien à réduire la
demande que l'offre. Cela a conduit dans la pratique à une
coopération constante entre la santé, la justice et les instances
chargées de faire respecter l'ordre public.
Si nous mesurons le chemin parcouru depuis vingt ans, voilà ce
que nous pouvons constater. Nous avons assisté, à la fin des
années 80 et au début des années 90, à une hausse graduelle du
nombre de consommateurs de cannabis. Le nombre de toxicomanes
consommant des drogues dures semble s'être stabilisé à 0,1-0,2 %
de la population. L'âge moyen de ces utilisateurs est
exceptionnellement élevé (35-36 ans). L'héroïne, la plus
importante des drogues dures, n'intéresse plus les jeunes. Nombre
d'indices le montrent.
L'impact des drogues dures sur la santé publique reste limité.
Le nombre de décès liés à la consommation de drogues et celui des
toxicomanes contaminés par le VIH sont particulièrement bas.
Comparés à d'autres pays, les consommateurs de drogues aux
Pays-Bas sont, pour une bonne part, raisonnablement intégrés dans
la société.
Parallèlement à ces résultats plutôt positifs, il importe de
signaler des phénomènes préoccupants. La consommation totale de
cannabis n'a certes pas augmenté de manière significative, mais
les jeunes se mettent à en consommer plus tôt. De même, nous
assistons ces dernières années à une augmentation de la
consommation de drogues dites de synthèse, comme l'ecstasy. Pour
ce qui est du cannabis, une comparaison avec d'autres pays montre
qu'une politique plus répressive ne donne pas de chiffres
sensiblement différents. En Suède, en Norvège ou aux Etats-Unis,
la consommation a augmenté régulièrement ces dernières années. En
acceptant l'existence des coffee-shops, nous n'avons pas abouti à
des chiffres supérieurs, en matière de consommation, à ceux des
pays qui ne tolèrent pas la vente au détail.
La différence, c'est qu'une politique tolérante évite la
marginalisation du consommateur. Nous n'estimons aucunement
souhaitable de créer une situation identique à celle d'un certain
nombre d'autres pays, où l'on risque de voir entacher son casier
judiciaire pour consommation de cannabis, avec toutes les
conséquences négatives que cela entraîne. Une politique répressive
pousse par ailleurs les consommateurs à se tourner vers les
milieux clandestins, avec d'autant plus de risques de passer aux
drogues dures. On peut donc conclure qu'une politique axée sur une
séparation des marchés, où les coffee-shops jouent un rôle
central, est bel et bien efficace.
En proportion, la France consacre moins d'argent aux
toxicomanes
Si, dans notre pays, le nombre de morts parmi ceux qui
consomment des drogues dures reste très limité, c'est justement
grâce à une politique active orientée sur la distribution de
méthadone, l'échange de seringues et un accès aux services de
santé plus étendu pour les toxicomanes. Dans des pays qui y
consacrent moins d'attention, la situation est plus alarmante. En
France, le budget consacré aux traitements des toxicomanes est
proportionnellement deux fois moins élevé que celui de notre pays.
Or, d'après certaines estimations, la France compte près de deux
fois plus de toxicomanes, deux fois plus de personnes contaminées
par le VIH et deux fois plus de morts liés à la consommation de
drogues. Il n'est donc pas exagéré d'affirmer que notre politique,
du moins du point de vue de la santé publique, est efficace, dans
le sens où nous sommes parvenus à éviter le pire.
Il importe aussi de relativiser le problème des drogues. Le
nombre de décès liés au tabac se chiffre à près de 30 000 chaque
année. Les dégâts que provoque l'absorption d'alcool sont tout
aussi importants: près de 2 000 morts et 350 000 alcooliques. Le
nombre de décès liés à la consommation de drogues se situe aux
alentours de 50 par an.
Je ne tiens pas à créer un malentendu, en laissant penser que
décourager la consommation de drogues, en particulier chez les
jeunes et d'autres groupes vulnérables, n'est pas notre principale
priorité. Il n'est pas question de sous-estimer les problèmes
qu'entraîne cette consommation, y compris pour le cannabis et
l'ecstasy. Une catégorie restreinte de consommateurs de drogues
dures commettent des délits, troublent l'ordre public et font
naître un sentiment d'insécurité au sein de la population. Ces
difficultés sont vécues comme un grand problème de société. A cet
égard, il faut souligner que bien des problèmes sont attribués aux
drogues et à leur abus, alors qu'il faut y voir d'autres raisons.
Un grand nombre de fauteurs de troubles sont des délinquants
asociaux dans la vie desquels les drogues jouent un rôle marginal.
En ce qui concerne le crime organisé apparu avec le trafic et
la production de drogues, il ne s'agit pas d'un problème
spécifiquement néerlandais. La lutte contre les stupéfiants à
l'échelle mondiale a une image qui se détériore au fil des ans. Ce
problème doit être en premier lieu résolu sur le plan
international. Nous y apportons - précisément dans le cadre de
notre politique en matière de drogues - une contribution
substantielle.
Onze des seize Länder allemands ont une politique proche de la
nôtre
Pourtant, les critiques venues de l'étranger continuent. Je
tiens à signaler à ce propos qu'elles ne sont pas partagées par
tous nos voisins. Si l'on regarde les Lander allemands, qui nous
ont attaqués si violemment par le passé, nous nous apercevons que,
maintenant, onze de ces seize Länder ont élaboré une politique
axée sur une limitation des dangers, qui, à bien des égards,
ressemble à la nôtre. Dans d'autres pays aussi, beaucoup de choses
changent. Je pense à la Suisse, qui expérimente la distribution
d'héroïne. Même dans un pays comme la France, on en vient à la
distribution de méthadone, alors qu'on y était totalement opposé
au départ. Le Parlement européen s'est lui aussi prononcé pour une
approche nuancée destinée à minimiser les risques. Les critiques
dirigées contre nous ne sont donc pas unanimes et inébranlables.
Certains, à l'étranger, désignent à tort notre politique comme
étant à la source de tous les problèmes. La pénalisation et la
lutte contre le trafic et la production de drogues font justement
partie de notre politique, et, dans la pratique, nous nous
efforçons de l'appliquer dans la mesure du possible.
On ne constate aucune amélioration dans les pays qui nous
critiquent
Dans la Drugsnota [livre blanc de septembre 1995 sur les
orientations du gouvernement], nous avions annoncé une
accentuation de nos efforts. Malgré tout, nous ne parviendrons
jamais à enrayer totalement l'importation et la production de
drogues. Même en redoublant d'efforts, nous ne serons jamais en
mesure de contrôler les plus de trois millions de conteneurs et
toutes les autres marchandises qui, chaque année, arrivent dans le
pays. Je ne veux en aucun cas traiter à la légère les reproches
qui nous sont faits quant à la production et au trafic
transfrontaliers, par exemple. Nous nous efforcons d'apporter
notre contribution dans ce domaine. Face aux critiques étrangères
se pose cette question essentielle : une modification fondamentale
de notre politique serait-elle une solution ?
Il est illusoire de penser qu'en fermant les coffee-shops la
consommation de cannabis diminuera. Leur fermeture serait sans
doute un geste symbolique vis-à-vis de l'étranger, mais il est
fort probable que le trafic transfrontalier - pour autant que les
coffee-shops y jouent un rôle significatif - trouverait d'autres
voies, plus professionnelles. Les maires des grandes villes et la
police nous ont d'ailleurs mis en garde contre le risque qu'il y
aurait à ce que le trafic de cannabis se fasse dans la rue et chez
des particuliers. De leur côté, les spécialistes de la toxicomanie
craignent que, si les marchés ne sont plus séparés, le trafic
devienne clandestin. Un autre risque est l'augmentation de la
consommation de drogues bon marché et dangereuses comme le crack.
J'ai tenu à montrer que notre politique repose sur un ensemble
de mesures et d'actions qui, combinées entre elles, ont abouti au
résultat actuel. C'est un acquis important dont nous devons
prendre grand soin. Pour autant que les critiques venant de
l'étranger soient justifiées, nous assumerons nos responsabilités
internationales.
C'est aller à notre avis trop loin que de modifier notre
politique simplement parce que d'autres pays le souhaitent, avec
pour conséquence une détérioration des résultats chez nous, alors
qu'on ne constate aucune amélioration dans les pays qui nous
critiquent. Même si la problématique des drogues dans notre pays
présente un certain nombre d'aspects graves, on peut difficilement
trouver un autre Etat capable - à tous les niveaux - d'afficher de
meilleurs résultats.
Une politique moins libérale
A l'issue d'un débat de plusieurs jours, les représentants de
la deuxième Chambre du Parlement néerlandais ont approuvé dans ses
grands axes la réforme que proposait le gouvernement en matière de
drogues. Contrairement au souhait du Parti du travail (PvdA,
socialistes) et de Démocrates 66 (D 66, centre gauche), la
production de drogues dites douces continuera d'être interdite et
contraindra les coffee-shops à s'approvisionner sur le marché
clandestin.
La vente tolérée de cannabis passe de 30 à 5 grammes par
personne. Les régions disposeront de davantage de moyens pour
lutter contre les problèmes liés aux drogues. Le sénateur Paul
Masson, chargé par le gouvernement francais de préparer un rapport
sur les accords de Schengen, a qualifié les Pays-Bas de "narco-Etat"
ce qui a provoqué l'indignation à La Haye. |