"Les aléas de la quête perpétuelle du produit m'avaient
mené derrière les barreaux, où, à cause d'une vilaine blessure
on me mit à l'infirmerie. Nous étions au début des années
quatre-vingt. L'héroïne était très bonne et le manque, bien
sûr proportionnel à la qualité de la poudre. Trois jours que
je me vidais de partout. Trois jours où chaque seconde était
une agonie qui n'en finissait pas. En prison on était sevré,
comme partout ailleurs à cette époque, à la dure.
Après m'avoir changé mon pansement, l'infirmière m'épongea
le front. Son visage exprimait une réelle compassion. "Vu ce
que vous en bavez, ce coup ci, ça m'étonnerait que vous
recommenciez!"
Le pire, j'ai pensé, c'est qu'elle doit vraiment y croire"
Il serait logique de penser que plus une chose provoque de
souffrance plus elle inspire de répulsion. Comme on a cru que
le fait de rendre les conditions de vie des usagers de drogues
très dures et dangereuses les dissuaderait de s'intoxiquer et
les pousserait au sevrage. Des millions de drogués ont subi
des sevrages forcés en prison. J'aimerais un jour en
rencontrer un qui n'ait pas recommencé en sortant.
Combien de juges ont ainsi distribué des mois de prison
pour simple délit d'usage, rajoutant, sur un air paternel:
"C'est pour votre bien, la prison va vous guérir!" Aucun
doute, que nombreux sont ceux qui y croient vraiment (et
protègent la société par la même occasion). Les nombreuses
overdoses qui ont lieu immédiatement à la sortie de prison
sont rarement évoquées.
Jusqu'à ce que la substitution soit officiellement
reconnue, dans les années 90, le sevrage était la seule
alternative quand la vie de galérien devenait trop
insupportable. Une chambre d'hôpital. Huit jours à se tordre,
à écumer, à pleurer de rage en sachant que l'armoire aux
toxiques est là, tout près. A échafauder mille plans pour
accéder à quelques milligrammes de répit…et parfois, craquer.
Après une semaine infiniment misérable, les derniers
instants avant la sortie, le rétablissement était toujours
spectaculaire. La perspective d'un tout prochain shoot faisait
retrouver des ressources insoupçonnées.
En vingt ans de défonce, jamais je n'ai tenu un seul jour,
après un de mes multiples sevrages en hôpital. Trois jours
après j'en étais au même point et, même, je rattrapais,
compulsivement, les jours de privation. Personnellement je ne
connais personne qui n'ai pas rechuté après un sevrage en
hôpital.
- La rechute fait partie du processus normal de guérison,
affirment certains professionnels. Actuellement une journée
d'hôpital coûte environ 4000F. Pour quelle autre affection,
accepterait-t-on de payer autant avec un taux d'échec proche
de 100%?
Différentes corporations médicales ont essayé récemment de
s'entendre, "consensuellement", sur les modalités cliniques de
la chose. Même si l'on admet que ça ne marche pas, cela reste
néanmoins une affaire d'experts.
Jusqu'à peu, un toxicomane qui acceptait de se sevrer était
un bon toxico. Après une dizaine de cures, les médecins
disaient: "Voyez, ça marche, il faut simplement de la patience
…et de nombreux sevrages!"
"Docteur, aidez-moi! Je veux m'en sortir !" En vieux
routier, dit cet usager, je savais raconter exactement à mon
interlocuteur ce qu'il voulait entendre et j'ai toujours
obtenu des sevrages très rapidement....Mais quelle révolte,
lorsque je suais sang et eau, en me tordant de douleur, en
sachant très bien, au fond de moi, que dès ma sortie, je
recommencerai immédiatement. En attendant il fallait tenir
…pour avoir le sacro-saint papier disant que le sevrage avait
été suivi jusqu'au bout.
Mon problème, n'était pas l'usage de l'héroïne, ni
la dépendance dont je m'accommodais fort bien (à condition
d'avoir du produit). Mon problème c'était l'abus. Oh,
comme j'aurais voulu qu'on m'aide à maîtriser le dragon mais
ce genre de demande était absolument inconvenante.
Combien sont-ils ceux qui, harassés par clandestinité, la
quête perpétuelle du produit, la pression sociale
culpabilisante, la proximité de la police où l'injonction d'un
juge se persuadaient qu'ils s'en sortiraient "à la dure", se
retrouvaient après une semaine : insomniaques, déprimés,
cyclothymiques, sans désir, ...vides…et qui replongent de plus
belle, histoire d'anéantir toute idée de remords pour avoir
craqué.
Nombre de toxicomanes ont sombré, après une ultime cure
dans l'abus d'alcool et de médicaments psychotropes pour
supporter le mal-être d'une vie sans opiacés. Figurent-ils
comme guéris dans les statistiques.
Aujourd'hui l'alcool est sérieusement considérée comme une
drogue dure ainsi que certaines benzodiazépines largement
prescrites, pourvu que l'usager se désaccoutume de l'héroïne
diabolique.
Il y a quelques années on disait que c'était une question
de volonté, de détermination et l'on insistait sur
l'accompagnement psychologique. Aujourd'hui on sait que chez
un héroïnomane au long cours, passé le cap du manque aigu, il
subsiste une réelle et mesurable perturbation neuronale et
endocrine responsable de troubles importants qui peuvent durer
des années; voire toute la vie.
Déjà au siècle dernier le Dr Benjamin Ball écrivait:
"Certains toxicomanes sont si mal, même après un long arrêt,
que la raison voudrait qu'on les ramène à la drogue, mais ne
leur dites pas, ils seraient trop heureux de l'entendre!"
Et ce témoignage d'un usager de drogues: "Personnellement
je considère les sevrages brusques comme des actes barbares et
inutiles et qu'on ne vienne pas me parler de clonidine, de
dextropropoxyphène et autres leurres. Passé un certain degré
de dépendance, ce sont simplement des placebos!"
Depuis le siècle dernier, chaque décennie a son lot de
"remèdes miracles" pour décrocher. On a ainsi tenté
l'enfermement dans une chambre capitonnée, la cure de sommeil
au chloral, le fameux Narcosan composé de graisses et de
vitamines C, le Démorphène (à base d'huile d'olive)…les
hormones endocrines y compris l'insuline, les électrochocs,
des produits convulsifiants, la scopolamine, les
amphétamines…. jusqu'à la lobotomie pour les cocaïnomanes.
Pour extirper le vice de l'individu, toutes les folies
pouvaient se justifier, à l'image des ablations de clitoris
chez des malheureuses, au siècle dernier, afin de les "guérir"
de l'onanisme.
Pourquoi n'explore-t-on pas les connaissances, empiriques
mais très pratiques des usagers: remplacer, par exemple,
l'héroïne par la morphine, en doses dégressives pendant
quelques jours puis passer à la codéine? Le Néocodion a ainsi
permis à de nombreuses personnes de décrocher en douceur
(hormis ceux qui sont devenus dépendants du mélange
codeine-camphre). A Hongkong, on remplaçait l'héroïne par
l'opium qu'on diminuait progressivement sur des semaines ou
des mois. Comparé à l'héroïne, l'opium peut être considéré
comme une drogue douce. Le Laudanum, pourrait en France, être
une alternative très intéressante. La même chose peut
s'appliquer à la méthadone et au Subutex.
Il n'y a qu'à voir l'étonnement des professionnels qui
n'envisagent pas l'arrêt de la méthadone autrement que lors
d'une hospitalisation dans un lit de sevrage. L'AMM de la
méthadone ne prévoit pas l'emploi du produit dans le cadre
d'un sevrage progressif.
Au fait, l'AMM du Catapressan, de l'Estulic inclut-elle les
sevrages? Il y a fort à parier que le Conseil de l'Ordre
n'inculpera jamais les prescripteurs de ces produits comme ce
fut le cas pour les pionniers de la substitution. Ces
médicaments n'apportent aucun soulagement sensible pour un
usager sérieusement dépendant des opiacés. Donc les candidats
au sevrage en bavent et la morale est sauve?
Les considérations ci-dessus s'appliquent essentiellement à
la dépendance de l'héroïne et de la morphine consommée en
quantité relativement importantes. Actuellement, le problème
des poly toxicomanie médicamenteuses et alcooliques pose le
problème différemment et il est évident que la recherche doit
progresser dans ce sens.