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Bonne question

ô sevrage, ô désespoir...

De 1970 à 1985, c'est-à-dire jusqu'aux prémices de prise en compte de la dissémination du VIH, la prise en charge des usagers de drogues et des personnes dépendantes a été très peu médicalisée. Sauf dans un domaine où les blouses blanches n'étaient pas diabolisées: celui du sevrage. Mot sec, du nourrisson à l'adulte, porteur d'arrêt, de souffrance et de morale à encadrer par les hauts murs hospitaliers. Il est vrai que les spécialistes en toxicomanie de l'époque s'accordaient à dire que si le sevrage de l'héroïnomanie était nécessaire, il était toujours insuffisant, et que la rechute faisait partie du parcours «thérapeutique». Parcours qui, d'échec en échec, n'était que bien rarement évalué. Et dont il était impossible d'estimer le pourcentage de réussite au long cours. Les médecins pouvaient, donc, s'occuper du sevrage.

 

Après 1987, date de la mise en vente libre du matériel d'injection stérile, et après quelques années de débat franco-français, l'approche et la prise en charge des héroïnomanes ont considérablement évolué, avec de nouveaux médicaments (méthadone et buprénorphine), la diversification du champ des interventions (réduction des risques, travail dit «à bas seuil», associations d'autosupport), l'élaboration d'un cadre thérapeutique (centre méthadone intra- et extra-hospitaliers, équipes mobiles d'intervention pour les usagers de drogues, réseaux ville-hôpital) et l'ébauche fragile d'un cadre législatif adapté à la catastrophe sanitaire et sociale, et à la fracture morale que notre pays constatait pour une partie de sa jeunesse.

 

En 1998, anniversaire de Mai 1968 oblige, le monde des intervenants et penseurs en toxicomanie tournerait-il à l'envers?

 

D'un côté, les blouses blanches dans les services de médecine interne, d'infectiologie, d'immunologie clinique, d'hépatologie, ainsi qu'un nombre croissant de médecins généralistes, parmi d'autres médecins, prennent en charge les personnes pharmacodépendantes, prescrivent des traitements de substitution, et ont compris que ces traitements étaient une méthode de sevrage de l'héroïnomanie beaucoup plus efficace et moins dangereuse que les méthodes archaïques, qui reposaient sur des traitements antihypertenseurs plus ou moins dépressogènes (Catapressan), ou des «cocktails» médicamenteux, qui firent connaître à beaucoup d'usagers les dépendances aux benzodiazépines (Rohypnol, Tranxène, Lexomil), aux dérivés codéinés (Néo-codion) ou au dextropropoxyphène (Antalvic). Les millions de boîtes de ces produits vendus pendant cette «héroïque» période peuvent en témoigner. Pas les usagers qui ont fait leur surdose après une période d'abstinence.

 

D'un autre côté, la Société française de psychiatrie, aidée de nombreux collaborateurs, diffuse, en mai 1998, les conclusions d'une conférence (dite, non sans humour, «de consensus») sur le sevrage. Sans un mot sur les recommandations issues des rencontres nationales organisées à Paris, en décembre 1997, par le secrétariat d'Etat à la Santé, sans un mot sur la diminution de moitié des surdoses en France depuis l'instauration des traitements de substitution, sans un mot sur la baisse de la consommation d'héroïne validée par le rapport 97 de l'Ocrtris. Vingt pages hors du temps. Est-il plus confortable de continuer de croire à une utopie dangereuse que d'accepter une nouvelle réalité, saine pour l'individu et la collectivité? Le sevrage - pur et dur - reste un concept propre, fort de son message d'abstinence, de sa morale fondée sur le sens commun, au mépris de l'expérience.

 

Les traitements de substitution qui permettent d'arrêter l'héroïne sont des traitements - efficaces et à longue durée d'action - de sevrage. Du produit héroïne et du milieu dans lequel il s'achète et se vend. Bien trop souvent, au prix de la vie et de la démocratie. Tout se passe encore comme si le sevrage se devait de rester au pain sec et à l'eau de l'injonction médicocarcérale de la loi de 1970, sous le regard nutritif et bienveillant de l'avocat-psychiatre de la défense. Tout se passe encore comme si permettre à une personne de se libérer de l'héroïne, de sortir de la galère et des risques de délinquance et de violence, de ne pas rechuter, de reconstruire son nid social, de repenser sa vie, grâce à la méthadone ou à la buprénorphine, n'était pas digne de s'appeler «sevrage».

 

Il est temps, non seulement d'arrêter les méthodes de sevrage d'un autre temps (nous avons bien fini par accepter l'intérêt de la péridurale pour les accouchements), mais aussi d'arrêter d'opposer sevrage et substitution. Il est temps d'espérer, de trouver, des traitements de substitution pour les dépendances à l'alcool, à la cocaïne et aux benzodiazépines, comme cela est essayé pour le tabac et la nicotine. Juste, simplement, humblement, pour sauver quelques milliers de vie. La morale est immorale quand elle oublie que le mieux peut être l'ennemi du bien et tarde à s'extraire d'une culture de la souffrance aussi dangereuse qu'inutile.

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