Lutte antidrogue: le panier
percé Le rapport de la Cour des comptes dont
Libération du 22 février s'est fait l'écho soulève la question du
gaspillage des fonds publics consacrés à la lutte contre la
toxicomanie et le trafic de drogue. Il est salutaire que la Cour
des comptes dénonce les cas où des crédits attribués, notamment à
l'administration des douanes, aux Ddass ou encore à la police
nationale, afin de lutter contre la drogue sont utilisés à
d'autres fins ou, pis, que leur utilisation finale reste inconnue.
Toutefois, la tonalité des critiques pourrait laisser penser
que les problèmes posés par la politique française de la drogue
sont d'ordre administratif. L'orientation générale serait bonne,
mais l'Administration ferait preuve de son inefficacité coutumière
en dévoyant des crédits ou en multipliant les dépenses
somptueuses. En réalité, le gaspillage principal ne porte pas sur
les quelques centaines de milliers de francs épinglés par la Cour
des comptes. Le gaspillage est beaucoup plus important que ce que
laissent penser les chiffres tirés du rapport.
Les crédits spécifiques consacrés par la France à la lutte
contre la drogue n'excèdent pas 980 millions de francs,
c'est-à-dire le prix de la construction d'un hôpital de taille
moyenne. En revanche, le véritable coût de la politique française
de la drogue est de 5 milliards. En effet, aux 980 millions de
crédits spécifiques il faut ajouter les dépenses des grandes
administrations (police nationale, justice, gendarme, douanes,
etc.), qui consacrent une fraction de leur budget et de leurs
effectifs à lutter contre la drogue. La répartition des dépenses
françaises entre les différentes missions est totalement
déséquilibrée. C'est la justice qui accapare le plus gros (1,5
milliard de francs). L'essentiel, soit 1,3 milliard, est consacré
à régler les coûts de l'incarcération des 12 000 détenus pour
infraction à la législation sur les stupéfiants (ILS). Le budget
de la police, de la gendarmerie et des douanes s'élève à plus de 2
milliards. En revanche, les dépenses de santé (hors sida)
dépassent à peine le demi-milliard. Sachant que sur les 70 000
infractions annuelles à l'ILS, 84 % concernent le cannabis, on
peut constater que le gros des dépenses publiques est consacré à
lutter contre une drogue qui n'est pas parmi les plus dangereuses.
En n'effectuant pas de distinction entre les différents produits
(cannabis, cocaïne et héroïne), la puissance publique se refuse à
définir des cibles privilégiées.
Plus grave, le retard pris par la France en matière de
réduction des risques a conduit notre pays a connaître un taux de
contamination par le VIH et l'hépatite C anormalement élevé, non
seulement au regard du niveau observé dans un pays plus tolérant
comme les Pays-Bas, mais également de la Grande-Bretagne, aussi
répressive. Le simple traitement du VIH parmi les toxicomanes
coûte plus de 1 milliard de francs par an. Quelle fraction de
cette somme aurait pu être économisée par une politique de
réduction des risques mise en ¦uvre en temps utile? Les
commentaires qui accompagnent le rapport de la Cour des comptes
soulignent non seulement le gaspillage, mais dénoncent également
l'incohérence dans l'allocation des ressources dévolues à la lutte
contre la drogue. A qui la faute? A l'administration ou aux
politiques?
La France fait à la fois de la prévention, du soin, de la
répression et de la réduction des risques. Mais aucune consigne
claire n'indique l'ordre des priorités ni ne veille à
l'harmonisation des moyens. On continuera donc à traquer les
consommateurs d'héroïne tout en regrettant leur manque de
visibilité, qui rend plus difficile leur information! Aucun
gouvernement n'a indiqué quels étaient ses objectifs en matière de
drogue. Le saupoudrage de crédits auquel se livre la Mission
interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt)
n'est que le reflet de cette absence d'orientation politique.
Puisque le flou continue de prévaloir, chaque administration tente
de tirer son épingle du jeu. Lorsque la Mildt accorde des crédits
à un ministère, elle se contente de vérifier que ceux-ci sont
effectivement utilisés. Elle n'a pas pour mission d'évaluer la
pertinence des choix opérés. Les différentes administrations ont
donc pris la fâcheuse habitude d'utiliser la lutte contre la
drogue comme un moyen habile pour compléter leur budget au nom de
dépenses qu'elles qualifient pour l'occasion de spécifiques à la
drogue afin de profiter de la manne. Tel scanner de détection sera
ainsi labellisé «appareil de détection des stupéfiants», alors
qu'il détecte également les explosifs. Dans le flou général,
chacun tente de faire prévaloir ses intérêts de boutique.
Le gaspillage est le fruit de l'absence d'une véritable
politique de la drogue, d'une attitude timorée en matière de
réduction des risques et du refus de procéder à une distinction
entre les drogues. C'est ainsi que 5 milliards de francs sont
dépensés chaque année sans que personne puisse en évaluer les
bénéfices. A ceci s'ajoutent quelques centaines de milliers de
francs utilisés par les ministères à d'autres fins, parfaitement
honnêtes, et quelques malversations que le rapport de la cour
dénonce fort à propos. |