Pour commencer cette conférence (1), je
voudrais vous raconter une anecdote historique. Dès janvier
1919, les prêtres catholiques américains devaient obtenir une
autorisation de l'administration fédérale pour se procurer du
vin de messe. L'ère de la Prohibition avait commencé. Pendant
douze longues années, la production, le commerce et la
consommation de boissons alcoolisées demeurèrent totalement
interdits aux États-Unis. Très vite, on vit apparaître des
sectes se réclamant du christianisme pour pratiquer avec
dérogation administrative la communion sous les deux espèces.
Tous les observateurs notaient le zèle particulier des fidèles
pour l'absorption de vin consacré.
Il n'y eut pas que des petits malins pour tourner la loi
sur la prohibition de l'alcool. Des mafias, habituées à
fonctionner dans l'illégalité, saisirent une si belle occasion
de diversifier leurs revenus traditionnellement liés au jeu et
à la prostitution. Des distilleries clandestines proliférèrent
dans tout le pays. Fabriqués à la hâte, sans hygiène, leurs
produits rendaient souvent fou ou aveugle, mais quel recours
avait l'imprudent consommateur ? D'autres gangs, qui ciblaient
plutôt une clientèle fortunée, passaient en contrebande des
spiritueux de qualité venus d'Europe. L'argent du bootleg
pervertissait l'État jusqu'au plus haut niveau; un des
exemples remarquables reste celui de Joseph Kennedy, fondateur
de la dynastie qui donna un président et plusieurs sénateurs
au pays, et qui lui-même, après avoir édifié sa fortune dans
l'importation d'alcool en fraude, se fit nommer à la tête de
la puissante et prestigieuse Commission des Opérations de
Bourse par les politiciens qu'il avait si longtemps
stipendiés.
La conséquence la plus tragique de la Prohibition fut
évidemment l'augmentation spectaculaire des crimes de sang.
Parce qu'ils ne pouvaient pas recourir aux tribunaux, les
gangs réglaient leurs différends dans des batailles de rue et
par des assassinats, qui marquent encore la mémoire de villes
comme Chicago. On a pu écrire que la violence causée par la
Prohibition a provoqué plus de morts pendant les douze années
qu'elle a durées que n'en auraient causé la cirrhose et les
accidents dus à l'alcool (2).
Si tout ce que je viens de vous dire ne vous rappelle pas
ce qui se passe aujourd'hui avec la prohibition de la cocaïne
et des autres drogues, c'est que vous avez vécu sur une île
déserte, sans journaux et sans radio depuis 20 ans.
Or, que s'est-il passé lorsque la Prohibition de l'alcool a
cessé aux États Unis ? Des multinationales comme des petits
producteurs ont mis en vente des vins et des spiritueux non
frelatés. Les seules batailles qu'ils ont continué de se
livrer étaient sous forme de publicité et de prix cassés. La
mafia a déserté ce secteur, et on n'y a plus recensé aucun cas
de corruption ni de « blanchiment ». Et, curieusement, la
consommation d'alcool comme celle de cigarettes diminue dans
beaucoup de pays où la vente y est autorisée.
Est-ce que l'expérience que je viens de décrire de la
prohibition de l'alcool aux États Unis n'aurait rien à nous
apprendre, ou bien est-elle pertinente pour analyser cette
nouvelle prohibition qui vise cette fois les amphétamines, la
cocaïne, l'héroïne, le cannabis.., ce qu'on appelle
communément « la drogue » ? Il y a quelque chose que je trouve
effrayant dans l'ampleur et la violence de la répression qui
s'abat sur les drogués. Le discours utilisé, les moyens mis en
oeuvre, sont vraiment ceux de la guerre (3).
Dans notre propre pays, qui se veut un modèle d'État de droit,
les policiers et les magistrats réclament des lois d'exception
et des exceptions à la loi sous prétexte de trouver et punir
les trafiquants. La délation devient obligatoire, comme aux
beaux jours du nazisme et du stalinisme (4).
Lorsque les gouvernements, partout, montrent une telle
unanimité répressive, est-ce que notre devoir minimum de
citoyen n'est pas de se poser des questions ? Se pourrait-il,
par exemple, que nous soyons en train de répéter l'erreur des
prohibitionnistes de l'alcool, dont les remèdes ont causé plus
de morts que le mal qu'ils voulaient combattre ? Se
pourrait-il que la répression arrange autant les affaires des
mafieux que celles des politiciens ? Tout ce qui concerne la
drogue a des rapports avec notre inconscient, et c'est
précisément parce que l'émotion qu'elle suscite permet toutes
les manipulations que nous devons nous poser de telles
questions.
La persécution des drogués
La première des manipulations est évidemment celle du
vocabulaire. Lorsque les magistrats et les policiers
prétendent qu'ils mènent la « guerre à la drogue », ils
abusent des mots. « Persécution » est le terme qui convient.
Appeler leur croisade « persécution » rendrait la cause des
policiers moins populaire, mais décrirait mieux la réalité.
Car notez que dans une guerre, il y a deux adversaires qui
luttent pour s'imposer l'un à l'autre. Or, le drogué ne menace
personne, il se trompe certainement dans la voie qu'il a
choisie, mais il n'oblige personne à le suivre; le drogué ne
contraint personne à se droguer, c'est nous qui voulons, par
la force des armes, lui imposer notre propre façon de vivre.
Alors, je m'interroge sur la raison même de cette persécution.
Pourquoi interdire la drogue ? Car il ne peut pas, absolument
pas, y avoir de justification rationnelle à l'interdiction de
produire, de commercialiser et de consommer des drogues. Il
n'existe pas de raison morale. Il n'existe pas de raison
économique. Il n'existe pas de raison sociale. La persécution
que pratiquent nos gouvernants n'est pas de l'ordre de la
raison. Son absurdité est telle qu'il faut en chercher les
causes dans nos peurs, dans la peur que notre société éprouve
devant tous les essais de modifier les états de conscience.
Nous n'aimons pas les mystiques, les chamans, nous
ridiculisons les voyants, nous enfermons les fous et les
délirants, même s'ils ne sont pas dangereux, nous persécutons
les drogués, comme nous avons brûlé les sorcières. Dans notre
société qui se veut sécularisée, la persécution des drogués
est une persécution religieuse. C'est ce que je vais essayer
d'expliquer.
Les vrais dangers de la drogue
Laissez-moi d'abord vous dire que je suis confronté au
problème de la drogue comme l'est tout père de famille en
Occident. La drogue n'évoque pas pour moi le stimulant
intellectuel que prenaient Einstein, Freud (ou Sherlock
Holmes), ni l'inducteur de rêveries et de visions
qu'affectaient Baudelaire, Malraux, Cocteau, Michaux et tant
d'autres. Je suis atterré que la drogue soit aujourd'hui celle
que les lycéens refilent à leurs petits camarades, celle que
contenaient les seringues abandonnées qu'on trouve dans les
jardins publics, celle des junkies aux dents déchaussées et
aux orteils horriblement piqués et tuméfiés, parce que les
orteils sont moins repérables par les policiers que les bras.
Mais j'ai eu aussi une autre expérience de la drogue. J'ai
été président pendant dix ans d'une société française qui
produisait de la cocaïne - en toute légalité, car cet
alcaloïde a encore un usage médical. Celle que nous
produisions sous le contrôle du Ministère de la Santé et sous
surveillance policière était « de la pure », vendue à des
laboratoires pharmaceutiques et des hôpitaux. De temps en
temps, les douaniers nous envoyaient leurs prises en espérant
que nous pourrions les traiter et leur acheter la cocaïne
récupérée. Ces produits confisqués aux trafiquants
déconcertaient notre meilleur chimiste et furent pour moi la
révélation d'une immense aberration dans notre politique
répressive. La cocaïne de contrebande était tellement
dénaturée, mélangée avec n'importe quelle poudre blanche, de
la lessive, du plâtre même, les impuretés si nombreuses que,
huit fois sur dix, elle était irrécupérable. Mais je réalisais
que c'est cette mixture que les jeunes prisaient ou
s'injectaient. La dangereuse différence entre la cocaïne que
nous produisions dans notre laboratoire et celle vendue dans
la rue tenait aux impuretés. La pâte que fourgue un dealer est
potentiellement mortelle, non pas tant à cause de la cocaïne
qu'elle contient que des produits qu'on y a mêlés.
Ce qui s'explique aisément. La cocaïne, comme vous l'avez
vu dix fois à la télévision, est extraite des feuilles d'une
plante, la coca. Son extraction demande un traitement chimique
qui nécessite un appareillage simple mais encombrant.
L'interdiction de la production de cocaïne fait que les
laboratoires où l'extraction s'effectue doivent rester cachés
dans des fermes, des usines désaffectées, des bidonvilles, et
qu'ils doivent déménager fréquemment ; les conditions
d'hygiène ne peuvent en aucun cas y être satisfaisantes. La
vente des solvants organiques nécessaires à l'extraction est
elle-même contrôlée par la police. Les chimistes clandestins
utilisent donc des ersatz qu'ils préparent dans leur garage,
dans leur cave, dont vous imaginez la qualité. Puis cette pâte
frelatée doit passer les frontières, indécelée des douaniers.
Récemment, j'ai entendu dire qu'un antiquaire a été arrêté à
Genève. Il importait des tableaux, beaucoup trop de tableaux
au sentiment des douaniers. La cocaïne était diluée dans le
vernis qui recouvrait les toiles. Quelqu'un allait s'injecter
du vernis de tableaux avec un peu de poudre dedans.
Les effets de la clandestinité
La nécessité de transporter clandestinement la marchandise
incite les trafiquants à proposer les drogues les plus dures,
celles qui pour le plus faible volume provoquent l'effet le
plus fort. On avait constaté le même phénomène et pour les
mêmes raisons à l'époque de la Prohibition : la bière et le
cidre avaient quasiment disparu au profit du gin et du whisky.
La règle est qu'une substance interdite est vite remplacée par
une autre plus nocive encore. Puis, la drogue en arrivant à
destination est coupée par les revendeurs pour augmenter leur
marge. C'est une nouvelle cause de pollution du produit, bien
sûr, et un risque supplémentaire pour le drogué, car il ne
sait pas dans quelle proportion la drogue est coupée, il ne
peut pas calculer la dose de principe actif qu'il va
consommer. Imaginez que vous preniez des pilules pour dormir,
toutes de la même apparence, les unes contenant un gramme de
somnifère, les autres dix grammes ou plus. Une fois, vous ne
vous réveillerez pas. Les drogués meurent ainsi d'une
overdose.
Le commerce de la drogue, comme toute activité humaine,
obéit à une cohérence économique. La répression sévère, qui va
jusqu'à la peine de mort dans certains pays, est cause que
l'offre est réduite alors que la demande reste forte. La
prohibition garantit donc des prix élevés aux trafiquants.
Comme tout entrepreneur, ceux-ci veulent diminuer leur risque,
dans leur cas, celui d'être appréhendé; or leur marge
commerciale est largement suffisante pour acheter la
complicité des autorités, et, par conséquent, pour les plus
gros trafiquants, le risque lié à l'illégalité est plus
théorique que réel.
Les prix élevés de la drogue dus à son interdiction sont la
raison de manifestations de délinquance et de violence
menaçant toute la population, même celle qui se tient à
l'écart de ce trafic. D'une part, des bandes armées se
disputent cette activité si lucrative, tuant indifféremment
leurs rivaux ou des passants. D'autre part, de nombreux
consommateurs ne peuvent se procurer l'argent de leurs doses
sans recourir au vol. Même si vous n'avez jamais été
directement victimes de la délinquance des drogués, vous en
supportez le coût. Les compagnies d'assurances vous le font
payer dans leurs primes.
Ce recours au vol explique pourquoi la cherté du produit
n'est pas un frein à la consommation, comme ce serait le cas
sur un marché légal. Puisqu'ils sont de toutes façons refoulés
dans la clandestinité, les consommateurs de stupéfiants n'ont
plus à se priver de voler l'argent qu'ils ne gagnent pas, ce
qui leur confère un pouvoir d'achat en théorie illimité.
Certes, voler sans se faire prendre demande des capacités,
mais les drogués pratiquent volontiers la vente « boule de
neige ». Un héroïnomane a intérêt à acheter plus de produit
qu'il n'en consomme lui-même et à se faire une clientèle à qui
revendre le surplus. Ce sont donc sur ses clients qu'il
reporte le sale boulot de voler des autoradios ou d'arracher
des sacs à mains.
La prohibition de la drogue est l'exemple type
d'intervention administrative fourvoyée. On prétend lutter
contre les trafiquants, et quelques uns effectivement sont
arrêtés, mais on assure à tous les autres des bénéfices
exorbitants. On prétend protéger les drogués contre eux-mêmes,
mais la prohibition incite les trafiquants à ne commercialiser
que les drogues les plus dangereuses. On prétend moraliser la
société en éliminant un vice, mais on induit un supplément de
violence et de délinquance dont toute la société subit le coût
moral et matériel (5).
Les fruits de la légalisation
Je pars de l'hypothèse que le but réel des pouvoirs
publics est de protéger les drogués et de mettre un terme à la
criminalité liée au trafic de stupéfiants. Je ne suis pas
certain que cette hypothèse soit la bonne, mais admettons-la
provisoirement. Est-ce que, dans ce cas, la solution ne serait
pas de légaliser la drogue ? Non pas dépénaliser sa
consommation : cette demi-mesure adoptée aux Pays-Bas, si elle
représente un progrès, n'élimine pas le danger de la
fabrication clandestine. Légaliser signifie tout bonnement que
la drogue sera en vente dans les circuits commerciaux
habituels, comme le sont le vin et les cigarettes.
Préconiser la vente de haschich et de cocaïne en épicerie
apparaîtra peut-être à certains d'entre vous comme une
monstruosité. Pourtant les avantages sont décisifs de
transformer ce qui est un trafic glauque et sanglant en un
marché transparent. Sur tous les marchés libres, les
fournisseurs sont des entreprises ou des particuliers
identifiables et civilement responsables. Lorsque les
fournisseurs commercialiseront en leur nom, sous leur marque,
le haschisch, la marijuana, la cocaïne, l'ecstasy, le LSD..,
chaque consommateur aura l'assurance d'acheter un produit qui
n'est pas frelaté (et si jamais il l'était, ce consommateur
pourrait se retourner contre le fournisseur et lui réclamer
des dommages, ce qui est évidemment impossible dans la
clandestinité d'aujourd'hui) (6).
La concurrence entre les fournisseurs apporte aussi la
perspective d'une diminution de la toxicité des produits. Nous
oublions en l'appelant toxicomane que ce n'est pas la toxicité
que cherche le drogué, mais une certaine forme de bien-être
physique. Or, éliminer la toxicité est autant l'objectif de
l'entreprise que le souhait du drogué. Même si vous n'accordez
aucune once d'humanisme aux hommes d'affaires, vous devez au
moins reconnaître qu'en saine logique commerciale tuer ses
clients n'est pas une stratégie viable. Dès qu'ils seront
libres de commercialiser ce qu'on ne pourra plus appeler de la
drogue, mais des euphorisants, des stimulants intellectuels ou
des inducteurs de rêveries, les industriels voudront
satisfaire le consommateur en créant des produits correctement
dosés, sans effets secondaires.
Aujourd'hui, avec ou sans l'encouragement des pouvoirs
publics, les entreprises ont bien mis sur le marché des
cigarettes légères, des colas et des pâtes à mâcher sans
sucre, du café sans caféine, des huiles alimentaires sans
cholestérol... On verra dans la même logique les fabriquants
de drogues rivaliser pour proposer les produits les moins
nocifs possibles. En outre, la disponibilité de produits aux
effets presque similaires fait naturellement disparaître le
besoin des produits plus toxiques. Pourquoi prendre le risque
de l'absinthe alors qu'on trouve du pastis ? De même, pourquoi
prendra-t-on le risque du crack lorsqu'on trouvera sur le
marché de la cocaïne pure et pas chère ?
On peut ainsi espérer que les laboratoires, lorsqu'ils
auront le droit de faire de la recherche sur ces produits, ce
qui vous savez leur est totalement interdit aujourd'hui,
découvriront rapidement un moyen de diminuer le phénomène
d'accoutumance que créent certaines drogues. Contrairement à
ce qu'une analyse superficielle peut faire croire,
l'accoutumance ne joue pas en faveur du producteur (7).
C'est la crainte de l'accoutumance, au contraire, et des
effrayantes crises de manque qu'elle occasionne qui agissent
comme un frein à l'extension de la consommation. Or, quel est
le producteur qui ne souhaite pas lever les freins à la
diffusion de son produit ?
Une autre conséquence bienvenue de la légalisation totale
sera l'effondrement des prix, libérant le drogué de la
nécessité de la délinquance pour acheter ses doses. Des
produits moins toxiques et moins chers signifient qu'un
consommateur pourra le plus souvent conserver son travail et
que son salaire lui permettra de satisfaire son besoin. Une
marge commerciale qui n'intègre plus une prime pour
l'illégalité de la transaction découragera les mafias, qui
chercheront vite ailleurs d'autres activités plus lucratives (8).
Apprendre à boire, à fumer, à sniffer
La légalisation sans restriction de la drogue ne veut pas
dire un monde de junkies, pas plus que depuis la fin de la
Prohibition, les États Unis ne sont devenus un pays
d'ivrognes. Ce n'est pas la répression policière, mais
l'exemple et l'éducation qui permettent de limiter la
consommation de drogues. Il existe des comportements
pathologiques liés à tout ce que nous consommons (des fumeurs
à la chaîne, des boulimiques et des alcooliques..), mais la
civilité, les rites, les usages, ont pour effet d'exercer une
pression modératrice sur chacun. En Occident, on ne fume pas
partout ni n'importe quand; on ne boit pas d'alcool le matin,
ni en dehors des repas avant le soir... Chez les Indiens du
Mexique, il existe des rites à respecter avant de mâcher le
peyotl.
Les parents apprennent ces règles à leurs enfants. La
socialisation de la consommation permet la transmission à
chaque génération d'un enseignement sur le bon et mauvais
usage de la drogue. Or, ce n'est pas seulement le produit que
la répression frappe, mais son mode d'emploi. Dans le monde
fermé et clandestin des drogués, les illusions et les mythes
les plus fous circulent sur des substances qui pourtant
réclament plus que d'autres d'être traitées avec sagesse et
compétence. La légalisation et la banalisation de la drogue,
la diminution en même temps de sa dangerosité, auront pour
conséquence que nous pourrons l'intégrer dans notre culture
pour en réguler l'usage (9).
Les mauvais prétextes d'une politique répressive
Nous avons dressé un constat d'échec total de la
répression. Je crois que vous pourrez en convenir, il suffit
de regarder autour de soi, la répression, ça ne marche pas. La
moitié des poursuites pénales dans un pays comme la France, la
moitié des incarcérations aux États Unis, sont liées à la
drogue. C'est un chiffre effarant, et pourtant le nombre des
drogués ne fléchit pas. Jusqu'où voulons-nous aller ? Mettre
un policier dans chaque salle de classe, dans chaque boîte de
nuit ? En regard de cet échec, j'ai essayé de décrire les
avantages qu'offrirait la légalisation complète des drogues.
Alors pourquoi persévérer dans la voie de la répression et de
l'échec, alors qu'il existe une alternative ?
Cet entêtement dans l'échec ne peut pas être pour des
raisons économiques. Quand on se place du point de vue même
des États persécuteurs, toujours en situation de
semi-banqueroute, la légalisation représente un gisement
fiscal : d'un trait de plume abolitionniste, tout le commerce
de la drogue deviendrait imposable. En revanche, la
clandestinité entraîne des dépenses budgétaires considérables
sans recettes correspondantes. Voyez l'encombrement de la
justice, le maintien des contrôles douaniers aux frontières,
le quadrillage policier du pays, l'emprisonnement de dizaines
de milliers de trafiquants, auquel il faut ajouter les coûts
hospitaliers du traitement des drogués, la propagation du
SIDA, etc. Economiquement, la légalisation ne peut pas coûter
plus cher à la société que la répression.
Ce n'est pas non plus pour des raisons sociales et de
santé publique que la répression se justifie. L'argument ici
serait celui des partisans de l'avortement. Puisqu'on ne peut
pas interdire efficacement l'avortement, faisons au moins
qu'il ne mette pas en danger la vie de la mère. Il ne s'agit
pas d'approuver le choix de la drogue ou de l'interruption de
grossesse, mais lorsque ce choix est fait, de permettre qu'il
n'ajoute pas le risque physique à la faute morale. Il est
étonnant que les mêmes politiciens qui ont approuvé l'IVG en
raison de cet argument refuse de le considérer lorsqu'il
s'agit de la drogue. Et puisque nous parlons de santé
publique, je voudrais rappeler des faits : le premier est que
l'alcool en France tue 100 fois plus que la drogue, et la
drogue tuerait moins si elle n'était pas interdite; le
deuxième est que le passage des drogues douces aux drogues
dures n'est pas automatique, pas plus que celui qui se met à
boire un verre de vin par repas ne deviendra nécessairement un
alcoolique. Il y a aux États Unis 40 millions de personnes qui
ont fumé un joint, et seulement 700,000 héroïnomanes, soit
1,75% d'utilisateurs de « drogues douces » qui ont fait le pas
vers une plus grande toxicité. Contrairement à une idée
répandue, ce n'est pas le produit qui force la dépendance,
mais plutôt la psychologie de l'individu qui recherche cette
dépendance. Très peu des dizaines de milliers de militaires
américains qui consommaient de l'héroïne au Vietnam n'ont
connu des problèmes de dépendance à leur retour au pays.
Enfin, ce ne saurait être non plus pour des raisons morales
que nous continuons la répression. La distinction à établir
ici est celle entre la morale et le droit : ce n'est pas parce
qu'un produit ou un comportement sont bénéfiques que les
pouvoirs publics doivent les rendre obligatoires (tout au
plus, ils peuvent se contenter de les conseiller); et ce n'est
pas parce que d'autres produits ou comportements sont
nuisibles pour ceux qui les adoptent que les pouvoirs publics
doivent les interdire (ils doivent seulement émettre des mises
en garde). Le rôle des pouvoirs publics dans un État de droit
est de protéger les citoyens contre l'agression d'autrui, pas
contre eux-mêmes. « La liberté consiste à faire tout ce qui ne
nuit pas à autrui » affirme la Déclaration des Droits de
l'Homme. Le port du voile ou de plumes sur la tête, la
consommation de porc, d'alcool ou d'alcaloïdes, un traitement
médical, sont des choix qui ne sauraient nuire
(éventuellement) qu'à ceux qui les ont faits, pas à autrui.
Chacun de nous devrait pouvoir dire, en paraphrasant Voltaire
: « Je n'approuve pas ce que vous sniffez, mais je me battrai
jusqu'au bout pour que vous puissiez le faire ».
Confondre le vice et le crime, la loi morale et le droit,
est l'essence du fondamentalisme (10). Or,
moralement, le fondamentalisme est indéfendable, il n'y a de
morale que dans la liberté. Le paradoxe est que ce sont les
dirigeants des démocraties occidentales qui se proclament les
champions de la liberté et qui pratiquent en même temps le
fondamentalisme le plus rétrograde en se voulant à la pointe
du combat contre la drogue. Position idéologique difficile à
tenir : Comment expliquer que chaque adulte ait le droit
d'élire les dirigeants de la Cité, de se prononcer sur le
niveau des impôts, la peine de mort, les lois scolaires...,
c'est-à-dire comment expliquer que le citoyen possède assez de
jugement pour voter comment les autres doivent vivre, mais
n'en aurait pas assez pour décider comment vivre lui-même ?
De quelle contrebande parlons-nous ?
Alors si la répression ne répond pas à des raisons
économiques, sociales et morales, si elle n'a aucune chance de
triompher du mal qu'elle prétend combattre, pourquoi la
continuer ? Je vous propose deux réponses. La première est
celle-ci : Et si c'était la répression elle-même qui était le
but recherché ? Si la lutte contre la drogue n'était qu'un
prétexte ? Si le véritable enjeu était non pas d'éradiquer la
drogue, mais de trouver un moyen de faire accepter aux
populations les plus jalouses de leurs libertés les lois les
plus liberticides ? La grande opération de contrebande à
laquelle la drogue donnerait lieu serait de faire passer sans
les déclarer les mesures policières du temps de guerre.
On ne fiche plus les gauchistes, mais comme on ne peut pas
s'empêcher d'espionner les citoyens, on fiche ceux que l'on
suspecte d'intelligence avec les trafiquants. Les citoyens
n'aiment pas qu'on puisse écouter leurs conversations
téléphoniques, et il n'y a plus de guerre froide pour le
justifier, alors on prétexte la « guerre à la drogue » (11).
C'est en raison de cette prétendue « guerre » que les
gouvernements cherchent à interdire le cryptage de la
correspondance sur Internet. Lorsqu'il s'est agi de supprimer
les contrôles frontaliers au sein de l'Union Européenne, c'est
bien en invoquant le danger de contrebande de drogue que les
douaniers ont écarté cette menace à leur emploi. C'est
toujours en raison de cette « guerre » si opportune contre les
narco-trafiquants qu'on autorise les policiers à procéder à
des gardes à vue arbitraires et des confiscations de biens
sans jugement (12).
Certes, il ne s'agit pas d'un vaste complot contre la
liberté ourdi par les gouvernements du monde. Ce n'est pas
ainsi que les démocraties fonctionnent. Il faut dans nos pays
que convergent de multiples intérêts corporatistes pour faire
accepter une politique fondamentaliste de cette ampleur,
véritable choix de société. Or, il se trouve que beaucoup de
professionnels de la répression, tout en déplorant peut-être
sincèrement le sort des drogués, seraient bien en peine de
trouver un autre métier que celui de les persécuter. La
justice a besoin de délinquants (que les policiers appellent
avec raison leurs « clients »). C'est pourquoi la répression
de la drogue arrange bien des intérêts. Il ne faut pas croire
que les commis de l'État, parce qu'ils apparaissent moins
motivés que d'autres par l'argent, n'ont pas d'intérêt
personnel. Bien sûr qu'ils ont le souci de leur carrière, de
l'importance de leur personne aux yeux d'autrui, et c'est
normal. Bien sûr qu'ils cherchent une gratification dans leur
métier, mais ils la trouvent malheureusement dans la plus
pernicieuse de toutes les passions, l'exercice du pouvoir sur
autrui.
Un paysan se bat pour vendre son lait plus cher, un
libraire pour vendre plus de livres; vous trouvez cela normal.
Dans la même logique de leur intérêt personnel, les policiers
réclament une répression toujours plus sévère, qui gonfle leur
importance sociale et leur budget. Les procureurs trouvent
dans cette répression l'occasion de promotions et de célébrité
(13). Les politiciens se flattent à la
télévision de défendre la jeunesse et la santé morale du pays.
Profitant de l'aubaine, les fonctionnaires du fisc obtiennent
la levée du secret bancaire, les douaniers procèdent à des
perquisitions sans mandat. Pour ces petits et grands
serviteurs de l'État, protéger leur sinécure, affirmer leur
pouvoir, mener une grande croisade médiatisée mondialement,
sont des motivations fortes. Entre-temps, les drogués meurent
et les trafiquants prospèrent.
Alors on comprend que la plus grande vertu de la répression
est son inutilité. Parce qu'elle ne parviendra jamais à son
but, la répression garantit la pérennité des bureaucraties qui
l'exercent.
La nouvelle Inquisition
Mais il existe une autre explication. Un tel acharnement,
la mise en oeuvre de tant de moyens, ne peuvent pas être la
seule expression d'intérêts corporatistes. Très peu d'êtres
humains sont capables d'agressions répétées et systématiques
contre des innocents dans le seul but de servir un plan de
carrière. Il faut au persécuteur une croyance, il faut à ses
procureurs, ses gendarmes, ses délateurs, la certitude de
servir une cause supérieure qui les déresponsabilise de la
violence qu'ils exercent et en justifie même par avance les
excès.
Je dis que dans le cas de la drogue, cette justification
est d'ordre religieux. Je crois qu'on ne peut pas expliquer la
persécution des drogués si on ne fait pas appel à la notion de
persécution religieuse.
Je m'explique. Toutes les sociétés connaissent des
interdits alimentaires, par exemple, l'alcool et la viande de
porc pour les musulmans, la viande de boeuf pour les
hindouistes, d'innombrables produits pour les juifs... Ce
n'est pas parce que ces produits sont dangereux pour la santé
qu'ils sont interdits. Les grecs et les romains, sous le même
climat qu'Israël, mangeaient tout ce dont les juifs se
privaient. Le but de ces interdits est d'ordre symbolique. Il
manifeste, entre autres, l'appartenance à un peuple. Le tabou
alimentaire oblige chaque musulman devant ses hôtes à se
déclarer membre de ce peuple du Coran, à qui il n'est pas
permis de manger du porc. Notre peuple est celui de la
technique, de la rationalité triomphante, et il ne nous est
pas permis de consommer les produits qui pourraient altérer
cette capacité de raisonner. Toute drogue qui modifie les
états de conscience représente un sacrilège à l'encontre du
culte de la Rationalité (14).
Mais il y a ici un paradoxe. La rationalité et le progrès
technique sont les seules valeurs que nos sociétés modernes
peuvent opposer à la culture de la drogue. La technique nous a
permis de faire fructifier les disponibilités de la nature, de
transformer la matière (pour le meilleur et pour le pire),
elle nous a permis de modifier les processus infectieux,
physiologiques, cellulaires, du corps humain, et elle nous
permet aussi de modifier les états de conscience.
Puisque cette innovation est possible, elle aura lieu, il
n'y a rien que les gardiens de l'ordre moral puissent faire
contre le besoin de notre société d'expérimenter. Ils ne
pourront pas interdire aux gens d'aller plus loin dans
l'exploration du potentiel humain : exploration du potentiel
physique à travers le sport et la médecine ; du potentiel
créatif à travers les affaires, l'art, la science ; et
exploration du potentiel de notre conscience par l'ascèse, la
transe, et l'usage des drogues.
La persécution des drogués est le fait de ceux qui
s'opposent au progrès, tout simplement. L'obscurantisme a
changé de camp. Le dogme officiel, l'idéologie au pouvoir,
n'est plus celle de la Curie romaine (15),
elle est celle des scientistes. Les blouses blanches ont
remplacé les soutanes. Les scientistes ont cru qu'ils
pouvaient modéliser les choix, les aspirations, les sentiments
des êtres humains, et qu'ils pouvaient planifier la vie en
planifiant l'économie. Le drogué vient soudain nous rappeler
qu'il existe d'autres valeurs qui échappent à toute
comptabilité, d'autres valeurs que celles de la rationalité,
même si ce ne sont pas ces valeurs-là que vous et moi voulons
pour nous-mêmes.
L'autre paradoxe est qu'avec ces prétendus défenseurs de la
rationalité, tout débat rationnel sur la drogue est
impossible. Pour paraphraser Timothy Leary, on peut dire que
« les drogues sont des substances qui provoquent des
comportements irrationnels et délirants chez ceux qui n'en
prennent jamais ». Nous sommes bien ici dans le domaine de la
croyance. Nous avons ici l'évidence que cette persécution est
d'ordre religieux. Expliquer à un procureur genevois ou
new-yorkais qu'il peut y avoir du plaisir à fumer un joint est
tout aussi inutile (et dangereux) (16) que
de vanter à un ayatollah les mérites d'un vieux bordeaux (17).
Cela dit, pourquoi pas ? Je n'ai pas de problème avec cette
absence de dialogue. Nous n'avons pas besoin de débattre de
nos convictions religieuses, il suffit que nous ayons le droit
de les pratiquer. Nous n'avons pas besoin de convaincre autrui
des bienfaits de la cocaïne ou du vin, il suffit qu'autrui
nous les laisse consommer. Ce qui est à ouvrir dans notre
société n'est pas un débat sur la drogue, mais sur le Droit.
La seule question à se poser à propos de la drogue est de
savoir si un être humain, adulte, citoyen, électeur, a le
droit d'ingérer une substance qui lui plaît, en pleine
connaissance de cause, sans menacer autrui (18).
En manque de liberté
Ce que révèle cette question de la drogue est combien notre
société est en manque - en manque de liberté. Pourtant je suis
sûr que la légalisation complète de la drogue est aussi
inéluctable à terme qu'elle est difficile à imaginer
aujourd'hui. Je dis que dans 20 ans nos enfants seront effarés
d'apprendre que nous avons persécuté les drogués, exactement
comme nous avons du mal, nous, à imaginer que nos parents ont
emprisonné des homosexuels et des brasseurs de bière, et que
nos ancêtres ont brûlé des hérétiques et des sorcières.
Alors laissez-moi formuler un voeu pour terminer. J'espère
qu'un jour notre société cessera de persécuter ceux qui
souhaitent vivre différemment sans forcer les autres à les
suivre. J'espère qu'elle cessera de persécuter ceux qui
explorent d'autres modes de vie où nous n'osons pas nous
engager - en d'autres termes, je souhaite que les guerres de
religion ne soient pas une fatalité.
Notes
(1) A la réflexion, j'aurais dû
commencer cette conférence en rappelant qu'il n'existe pas de
définition objective de « la drogue ». Mon livre de référence,
l'Encyclopedia Universalis, définit la drogue comme « une
substance naturelle ou synthétique, inscrite sur une liste
annexée à une convention internationale et soumise à
réglementation ». En d'autres termes, une drogue est ce qu'un
gouvernement déclare être une drogue. Ainsi le président des
États-Unis vient de décrêter que le tabac est une drogue; mais
le tabac n'est pas une drogue pour le reste du monde. Depuis
des siècles, les indiens des Andes mâchent de la feuille de
coca; la plupart des gouvernements ont déclaré que mâcher des
feuilles de coca est un crime. La législation des pays
musulmans range le vin parmi les drogues et en punit la
consommation ; celle des pays européens encourage la
consommation de vin, subventionne sa production et protège les
marques. La metanone et le DHEA sont vantées comme des
molécules « miracle » et proposées en vente libre dans tous
les drugstores aux États-Unis, mais figurent sur la liste des
substances interdites en France.
(2) Mark Thornton, The Economics
of Drug Prohibition, University of Utah Press, 1991.
(3) « War on drugs » est le slogan
relancé par chaque président américain depuis Nixon. Le Monde
Diplomatique d'avril 1994 estime qu'une armée internationale
d'un demi-million d'agents se consacre exclusivement à la
lutte contre la drogue, en disposant d'un budget annuel de
quelques 50 milliards de francs.
(4) Un projet de loi sur les
services financiers en Suisse prévoit que si un banquier
reçoit de l'argent d'un client, et qu'il peut supposer que cet
argent est d'origine criminelle, il doit accepter ces fonds
avec empressement, puis les bloquer et dénoncer son client à
la police.
(5) Un proverbe dit que l'enfer
est pavé de bonnes intentions. Nous avons déjà vécu un tel
échec des bonnes intentions administratives avec la
prohibition de l'alcool. Exemple plus récent : le gouvernement
français en 1989, proclamant son émotion devant le sort des
drogués, bannissait la vente de seringues. Comme conséquence
directe de cette sollicitude administrative, la France
comptait quelques années après le nombre le plus élevé en
Europe de contaminés du SIDA, et la vente des seringues dut
être à nouveau autorisée.
(6) Ce n'est pas parce qu'il vend
de la drogue qu'un trafiquant est condamnable, mais parce
qu'il trompe le plus souvent l'acheteur sur la qualité de son
produit.
(7) Comme l'écrit Olivier Méresse
dans un excellent article de la revue Autre Chose, dont je me
suis beaucoup servi ici : « Reconnaissez-le, s'il était
démontré que l'héroïne ne crée aucune accoutumance (et n'est
pas toxique), s'il était démontré que le fait d'en prendre ne
donne aucune envie artificielle d'en reprendre, vous auriez
déjà essayé. Vous êtes donc comme tout le monde, vous en
mourez d'envie. Cela vaut toujours mieux que d'en mourir ». Il
est vrai que les fabricants de tabac n'ont pas cherché à
éliminer les facteurs d'accoutumance de leurs produits, au
contraire. Mais la toxicité du tabac n'est démontrée que
depuis une vingtaine d'années, alors que personne ne peut
douter aujourd'hui de celle de l'héroïne. Le problème des
producteurs de drogues sera donc de convaincre les nouveaux
consommateurs de l'absence de nocivité de leurs produits, et
en particulier de la possibilité d'y renoncer sans ces
effrayantes « crises de manque ».
(8) Il est grandement à souhaiter
que lorsque la légalisation des drogues aura lieu, le corps
médical, les éducateurs, les journalistes, et des myriades
d'associations, entameront des campagnes vigoureuses
d'information sur les dangers de tous ces produits. Un produit
ne devient pas inoffensif parce qu'il est légalisé et la mise
en garde des utilisateurs est un devoir. De même, on peut
penser qu'à titre privé, des détaillants s'abstiendront
d'offrir des stupéfiants aux mineurs, des employeurs ne
recruteront pas des drogués si leur travail peut être affecté,
des compagnies de transport n'embarqueront pas des personnes
sous l'emprise évidente d'une substance quelconque (elles
refusent déjà les passagers en état d'ébriété), les
organisateurs de compétitions sportives maintiendront des
listes de produits dont les athlètes devront s'abstenir s'ils
souhaitent participer aux épreuves... Bien sûr, d'autres
détaillants, employeurs et organisateurs, adopteront une
attitude différente à l'égard des drogués. Cette pluralité des
réactions manifeste la différence entre une société de liberté
et un régime de persécution.
(9) On ne sait pas assez que
jusqu'aux années 1920, l'opium, la morphine, la cocaïne,
étaient en vente libre dans les pharmacies. Le Coca-Cola doit
son nom au fait qu'il contenait réellement de la cocaïne.
Comme le rapporte Roch Côté, dans son livre Drogue, La Guerre
chimérique, Les Belles Lettres, 1996, le Coca Mariani, un vin
de bordeaux additionné de feuilles de coca, dont chaque verre
contenait l'équivalent d'une ligne de cocaïne pure, était
apprécié partout en Europe pour ses vertus revigorantes. Le
pape Léon XIII, les souverains d'Angleterre, de Russie, de
Suède, de Norvège, tout comme Dumas fils, Jules Verne, Edmond
Rostand, Emile Zola, Anatole France, figurent parmi les
célébrités qui exprimèrent leur témoignage de reconnaissance
envers le pharmacien corse Angelo Mariani et son merveilleux
élixir (fait historique rapporté aussi dans l'Atlas Mondial
des Drogues, publication de l'Observatoire géopolitique des
drogues, Paris, PUF, 1996).
(10) « Les vices sont des actes
par lesquels un homme nuit à sa propre personne ou à ses
biens. Les crimes sont des actes par lesquels un homme nuit à
la personne ou aux biens d'autrui. .. Tant qu'une distinction
entre les vices et les crimes ne sera pas clairement établie
et reconnue par les lois, il ne pourra exister sur terre aucun
droit, liberté ou propriété individuels.. », Nos vices ne sont
pas des crimes, stimulant essai, publié en 1875, de
l'anarchiste américain Lysander Spooner, trad. française,
Bibliothèques 10/18, 1996.
(11) « La guerre est la bonne
santé de l'Etat. Elle met en branle dans la société ces forces
irrésistibles qui conduisent à l'uniformité, à la
collaboration passionnée avec les autorités, à la mise au pas
des minorités et des individus qui n'ont pas le sens du
troupeau » écrivait le poète Randolph Bourne en 1917.
(12) Lorsque le Droit est violé,
c'est-à-dire lorsqu'une personne est victime d'une agression
sur elle-même ou ses biens, elle a toutes les raisons de
dénoncer son agresseur et de réclamer une réparation. Mais
lorsqu'une loi arbitraire est violée, c'est-à-dire une loi qui
invente un coupable alors qu'il n'existe pas de victime, ou
lorsque la victime ne peut pas se manifester parce qu'elle
serait aussitôt déclarée coupable elle-même, ce qui est le cas
des acheteurs de drogues frelatées, personne ne porte
plainte ; alors le policier ne peut apprendre l'existence du
prétendu délit que par ses « indics », par la délation, la
violation du secret de correspondance, les écoutes
téléphoniques, le chantage. Abandonnant sa vocation de nous
protéger pour courir après des malfaiteurs imaginaires dont
personne ne se plaint, chaque policier se transforme en espion
méprisable de nos vies.
(13) Ce n'est pas moi qui le dis.
Un ministre français a déploré publiquement ce « couple
médiatico-judiciaire ».
(14) Les médecins distribuent
certaines substances qui altèrent les états de conscience
(tranquillisants, somnifères), mais le tabou contre « les
drogues » est si puissant qu'il s'impose même à ces figures
emblématiques de la science, qui, par exemple, n'ont pas le
droit de prescrire de la marijuana alors que son usage apaise
les spasmes de certains cancéreux.[plus exactement, son usage
apaise les spasmes dûs à des troubles neurologiques et empêche
les nausées engendrées par les traitements anticancéreux, ndr]
(15) Elle a condamné Galilée,
c'est l'exemple obligé, représentatif d'un phénomène récurrent
dans l'histoire. Qu'on songe plus récemment aux biologistes
qui s'opposaient à Lyssenko. Comme l'écrit Ayn Rand, l'homme
qui inventa le feu fut probablement condamné à être brûlé vif
par les chefs de sa tribu.
(16) Le Code pénal condamne ceux qui
font l'apologie de la drogue. Je m'empresse d'affirmer que ce
texte n'est pas une apologie de la drogue.
(17) Le Commissaire aux Affaires
Sociales de la Ville de New York déclarait il y a peu qu'on
pourrait lui apporter toutes les preuves que la vente libre
des seringues réduirait la propagation du SIDA qu'il ne
reviendrait pas sur sa décision de les interdire. Lire à ce
sujet l'excellent article de James Ostrovsky, War On Drugs,
War On Progress, dans Liberty, Septembre 1992.
(18) Comme je l'ai écrit ailleurs,
il y a deux dangers contre lesquels l'Etat ne peut pas nous
protéger : nous-mêmes et lui-même. Et ce dernier danger n'est
jamais plus grand que lorsque l'Etat veut nous épargner le
premier.