Les risques de la prohibition
On comprend aisément que le président Bush vienne de déclarer
une « mobilisation générale » contre la drogue. Ce fléau constitue
bien, pour reprendre son expression, de véritables « sables
mouvants » dans lesquels s'enfonce une partie de la société
américaine. Trafic et consommation de drogue sont devenus
l'activité principale de groupes sociaux défavorisés appartenant
pour l'essentiel à des minorités ethniques ; ils contribuent à
l'augmentation de la criminalité, à l'approfondissement du fossé
qui sépare les nantis des laissés-pour-compte.
On peut cependant s'interroger sur la philosophie du plan de
bataille de M. Bush. En bon héritier des puritains, le président
considère la drogue comme le mal absolu ; il met donc au premier
plan la répression contre les trafiquants, mais aussi contre les
consommateurs ; vient ensuite l'aide aux pays d'Amérique latine
pour qu'ils tentent de mettre fin à la production de la drogue.
L'éducation de l'opinion publique et le traitement des intoxiqués
ne sont cités qu'en troisième et quatrième position.
Ce que cherche à imposer M. Bush, c'est la prohibition de
toutes les drogues sur le territoire américain. N'est-ce pas une
mission impossible ? N'est-il pas temps de réfléchir sur un
malheureux précédent, la prohibition de l'alcool en 1919 aux
Etats-Unis, qui s'est soldée quatorze ans plus tard par un échec
total ? On peut aussi citer la campagne anti-alcoolique de M.
Gorbatchev, dont le résultat le plus clair a été de multiplier par
dix la production de mauvais alcools clandestins.
Dans une passionnante étude, "The Economist", le célèbre
hebdomadaire britannique, avance une thèse qui aurait mérité
réflexion, et pas seulement aux Etats-Unis : la prohibition ne
peut qu'accroitre le mal, car elle renforce l'intérêt des
trafiquants. Ceux-ci sont mus uniquement par l'appât de gains
fabuleux. Un renforcement de la législation n'en dissuadera que
très peu et ne réglera en rien un problème dont il ne faut pas
sous-estimer la dimension économique, qu'il s'agisse des
motivations des paysans colombiens, boliviens ou péruviens, des
pontes du "cartel de Medellin", des passeurs en tous genres ou des
petits dealers des ghettos noirs.
La légalisation de la drogue, son contrôle selon les degrés de
nocivité, pourraient-ils briser les ressorts infernaux qui sont à
l'origine de la propagation du mal, mieux que les rigueurs de la
répression ? L'étude de "The Economist" incite à ne pas l'exclure
même si le précédent des Pays-Bas n'est pas entièrement
convaincant. La gravité d'un mal qui n'affecte pas que les
Etats-Unis devrait en tout cas amener bien des gouvernements à ne
pas s'interdire cette piste sans l'avoir étudiée à fond.
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