Le diagnostic personnel et
social L'objectif du diagnostic
personnel et social est double :
- il vise tout d'abord à identifier les besoins
prioritaires du patient en termes de logement/hébergement, de
protection de la santé, de nutrition, de ressources.
- il vise à identifier les ressources actuelles
et potentielles du patient, ressources affectives, sociales ou
professionnelles qui peuvent servir de support à la stabilisation
et au changement.
Dans les toutes premières consultations, on
recueillera les informations qui constituent le cadre de vie du
patient mais on ne cherchera à appréhender ni l'ensemble du
système relationnel ni le positionnement social de l'usager. Le
moment de la demande de soin n'est pas le meilleur moment pour
poser ce diagnostic à de multiples égards : l'usager entre en
traitement au moment rien ne va plus, il se sent isolé, exclu ou
coupable. Le diagnostic de la situation personnelle et sociale
doit être mené dans un climat de confiance et de sérénité qui
permette d'identifier non seulement les difficultés mais aussi les
ressources : il faut d'abord parer à l'urgence, surmonter la crise
et créer ainsi les conditions d'une communication qui ne soit pas
vécue comme intrusive. Ce bilan se fera donc au cours des trois
premiers mois de stabilisation. Il aboutit à
la mobilisation de ressources externes, tant professionnelles que
sociétales ou familiales.
Les informations qui doivent être
recueillies d'entrée sont les suivantes :
- situation familiale
: couple, célibataire, enfants au domicile ou gardés
- logement :
personnel, chez les parents ou chez un tiers, hôtel ou foyer, SD
- ressources :
profession, chomage, RMI, allocations (AAH etc), sans ressources
Deux autres questions peuvent être
éventuellement abordées dans le cadre du premier entretien ou
ultérieurement pour éviter que l'entretien ne soit trop lourd :
- situation financière
: endettement
- situation judiciaire
: incarcérations antérieures, situation judiciaire actuelle
Ces informations doivent permettre de répondre
à trois questions :
1°) quels sont les besoins sociaux
prioritaires de l'usager ?
2°) quels supports l'usager peut-il espérer
des relations familiales, affectives, sociales ?
3°) comment l'usager se situe-t-il au regard
de l'insertion ?
1°) quels sont les besoins sociaux prioritaires de l'usager
?
Le premier entretien doit permettre
d'identifier les besoins sociaux prioritaires de l'usager. Le
traitement peut difficilement s'envisager sans une prise en charge
sociale de l'usager qui ne dispose ni de logement ni de
ressources. En ce cas, des relais doivent être effectués avec les
structures d'accueil d'urgence. Les situations de grande
marginalité sociale sont évidemment les plus lourdes : elles
exigent que soit élaboré conjointement au projet de soin, un
projet social en collaboration avec des partenaires. Dans ce cas,
le diagnostic de la situation porte également sur la relation que
l'usager entretien avec les services et professionnel du social :
l'usager est-il en relation avec une association, une assitante
sociale, un éducateur ? Dans la mesure du possible, on s'efforcer
de rétablir les liens de l'usager avec sa communauté
d'appartenance, y compris dans le choix des professionnels-relai,
circonscription d'action sociale, Club de prévention ou
associations. A défaut de relations pré-existantes, le médecin
devra se constituer un carnet d'adresse et faire appel à ses
propres ressources comprenant des associations de lutte contre le
sida, des associations humanitaires ( voir chap...).
La question des besoins sociaux doit être posée
tout au long de la prise en charge : les situations se
caractérisent souvent par leur précarité, l'hébergement familial
peut être remis en cause par des conflits trop violents, le
logement, par l'endettement, le travail peut être intermittent.
2°)quels supports familiaux, affectifs, sociaux ?
Contrairement aux idées reçues, les usagers de
drogue s'inscrivent comme tout un chacun dans différents systèmes
relationnels à la fois familiaux, affectifs et sociaux. Les
relations familiales sont souvent très investies : même s'il y a
eu des ruptures, la famille reste l'ultime refuge. Les relations
de couple, les enfants peuvent être une des motivations à la
demande de traitement. La sexualité n'a rien de très spécifique.
L'usage très intensif d'héroïne peut conduire à un
désinvestissement des reations sexuelles mais la prise de
psychotropes peut aussi faciliter les relations sexuelles.
Lors du premier entretien, on tentera de
recueillir les données de base, utiles à la négociation du
traitement : avec qui l'usager
partage-t-il sa vie, conjoint, enfants, parents ? l'usage de
drogue est-il connu, voire partagé (conjoint, fratrie...) ? qui,
parmi les proches, peut, d'une manière ou d'une autre, être
associé au traitement ?
Pour que l'usager change de comportement et se
stabilise, le traitement doit s'inscrire dans le contexte
relationnel, et le soutien du conjoint ou des parents est requis.
Ce soutien n'est pas nécessairement formalisé, mais le praticien
incitera l'usager à s'appuyer sur les relations affectives et
familiales qui peuvent le conforter. Il peut sembler paradoxal de
faire appel aux relations familiales, souvent incriminées du
comportement déviant ou délinquant d'un membre de la famille. Sans
entrer ici dans un débat sur la genèse de la toxicomanie, on
remarquera que si la toxicomanie s'intègre d'une manière ou d'une
autre dans le système relationnel, le changement implique une
coopération de l'entourage, coopération qui passe par une
requalification de chacun. Le traitement va impliquer un
changement des relations avec le conjoint ou les parents, et
l'entourage peut avoir besoin d'un soutien pour faire face à ce
changement. Reste à évaluer la nature du soutien, qui peut aller,
en fonction de la demande, d'une simple liaison téléphonique à une
véritable thérapie familiale.
Lors des questions sur le système relationnel,
le praticien ne cherchera pas à aller au-delà de ce que l'usager
souhaite livrer de lui-même. A défaut, il ne fera que conforter
les stratégies d'évitement, et cela d'autant plus que la situation
familiale est conflictuelle. Les secrets de familles - il semble y
en avoir par exemple dans les cas de prostitution - ne se percent
pas sans que soit établie une relation de confiance. La question
du soutien de la famille est justifiée par la mise en place du
traitement : elle n'implique pas de jugement de valeur que
l'usager peut redouter pour lui-même comme pour ses proches.
Une question est immédiatement utile : l'usager
de drogue est-il seul consommateur de drogue chez lui ? La
stabilisation est peu probable si le conjoint est également
consommateur de drogue. Le plus souvent, les partenaires partagent
les produits, qu'il s'agisse de traitement ou de drogues
illicites. La question doit être posée, et un traitement doit être
envisagé pour le partenaire, immédiatement, s'il est demandeur de
soin, ou à défaut, à terme. La prise en charge du couple par un
même praticien est déconseillée si les relations semblent
conflictuelles, sinon, le praticien fera ce qui lui convient le
mieux en fonction de la demande du patient. Le couple doit être
considéré ici comme une ressource : un usager en couple aura moins
de difficulté à affronter le changement qu'un usager isolé.
Au-delà des relations familiales, on
s'interrogera sur les relations amicales : les amis sont-ils
également usagers de drogue ? Un usager d'héroïne est presque
nécessairement inscrit dans un réseau relationnel sans lequel il
ne peut se procurer le produit. Ces relations sont rarement
strictement utilitaires, même si elles sont vécues sur ce mode au
moment de la demande de traitement. Les usagers de drogue peuvent
partager, à des titre différents, un même univers culturel, une
des difficultés à laquelle ils s'affrontent étant la
reconstruction d'un réseau relationnel. Un usager très impliqué
dans le monde de la drogue, dont tous les amis sont usagers de
drogue, devra construire une distance, qui peut être variable
selon les cas. Dans certaines situations, un déménagement, un
téléphone sur liste rouge peuvent être nécessaires. La situation
peut être très délicate si aucun changement n'est envisageable
("j'habite dans une cité, tout le monde en prend"). L'usager devra
alors apprendre à coexister avec d'autres consommateurs comme le
font les alcooliques, en évitant au moins les situations les plus
incitatives. Les proches peuvent aider à cette mise à distance en
protégeaant l'usager des sollicitations. Toutes ces questions
seront abordées sans hâte, au fur et à mesure qu'elles
interviennent dans le cours de la prise en charge.
3°) comment l'usager se situe-t-il au
regard de l'insertion ?
A qui avons-nous affaire ? quelle est la
situation sociale de l'usager ? Dans le premier entretien, le
praticien doit se contenter d'informations partielles. La
prostitution ou le trafic sont rarement revendiqués, tout au plus
peuvent-ils être reconnus dans le cadre d'une relation de
confiance si le praticien est à même de les identifier. On se
contentera dans un premier temps d'établir les ressources
officielles, (emploi, RMI, Allocation Adulte Handicapée, sans
ressources).
On ne saurait toutefois nier que la situation
sociale et juridique de l'usager intervient dans le diagnostic
comme dans le choix du traitement et de ses modalités. La façon
dont l'usager se procure son produit est certainement une
information déterminante : à l'exception des riches héritiers, la
délinquance est de règle, délinquance d'obligation liée à
l'interdit. Presque tous les usagers participent d'une manière ou
d'une autre au trafic, même s'ils s'en défendent - les trafiquants
ont mauvaise presse. L'usager se contentera de "rendre service à
des amis", s'il est capabe de maitriser un tant soit peu sa
consommation. S'il ne peut s'empécher de consommer tout ce qui
passe entre ses mains, s'il n'a pas d'amis qui lui fasse
confiance, il sera voleur ou braqueur. Ou prostitué. La façon dont
l'usager se procure son produit participe ainsi du diagnostic sur
la capacité de maitriser ou non sa consommation.
Si l'usager comprend la nécessité de
l'information pour que le traitement soit adapté à sa situation,
et s'il ne craint pas un jugement moral, sans doute acceptera-t-il
de livrer ce qui est pour lui-même significatif. Le risque d'un
entretien trop intrusif est ici plus que l'esquive, le mensonge.
Le médecin ne doit pas aller plus vite que le patient et les
questions doivent être posées en fonction du traitement : le
produit est-il facilement accessible ? quel changement dans le
mode de vie est souhaité, possible ?
En confrontant l'ensemble des informations
fournies (diagnostic toxicomanie et situation sociale), on peut
construire une première hypothèse sur le type de stratégie sociale
dans lequel s'inscrit l'usage de drogue (voir profil). Cette
construction dépend en partie de la connaissance que l'on a du
milieu d'appartenance qui recouvre l'ensemble des milieux sociaux,
jeunes des cités et fils de famille, professions libérales et
fonctionnaires, véritables voyous et jeunes à la dérive. Certains
types d'usage sont caractéristiques de catégories sociales, avec
des significations qui leur sont propres, associés dans les
professions de la communication, artistiques ou sportives à la
performance ou à la créativité, ici à l'échec ou à l'exclusion.
Ici, le jeune consommera "pour faire comme les autres", là pour
s'affirmer différent.
Les significations sociales de l'usage de
drogue différent selon les milieux sociaux, les consommations de
drogues peuvent être plus ou moins acceptée, elles peuvent aussi
être centrales dans le mode de vie. Ces significations sont
difficiles à élucider, et les discours en la matière peuvent
masquer des situations sociales très contrastées. Ce jeune homme
qui vit sa toxicomanie comme une déchéance était peut-être un
trafiquant : la drogue, pour lui, c'était de l'argent, et les
toxicomanes auxquels il vendait, des paumés. Pour cet autre,
l'usage des drogues a ouvert des portes, celles des boites de nuit
ou du showbiz, ouverture illusoire, mais c'était la seule dont il
disposait. Et quelles relations a-t-il entretenu avec ses amis
celui qui traite tous les toxicomanes "de menteurs ou de voleurs"
? Il est des secrets qu'on ne peut partager. Dans le cabinet du
médecin, la fonction sociale de l'usage est presque nécessairement
négligée, l'usager vient demander de l'aide dans un moment où, le
plus souvent, il se sent seul et malade. D'une certaine façon, les
stéréotypes lui viennent en aide : ils offrent des mots pour le
dire. Si le médecin s'y prète, l'usager risque de s'enfermer dans
le rôle de victime, avec un double effet pervers, la relation sera
faussée et la stratégie thérapeutique difficile à élaborer.
Reste à l'usager à déterminer dans quelle
mesure il souhaite et peut changer son mode de vie. Il n'est
jamais aisé de changer de milieu social, et ce changement ne peut
s'effectuer que très lentement en s'appuyant sur des ressources
existantes : plus que de changer de milieu, on change la façon
dont on se situe dans son propre milieu. Si dans les années
soixante-dix, la sortie de la toxicomanie exigeait une rupture
radicale avec le milieu de la drogue, aujourd'hui, la situation
est plus complexe, l'usage de drogue ayant pénétré des milieux
sociux et professionnels avec lesquels l'usager ne peut ou ne veut
pas toujours rompre. Plus qu'une rupture, c'est une distance que
l'usager doit parvenir à créer, distance qui implique un nouveau
rôle social, une nouvelle identité. L'insertion professionnelle
est un tournant majeur, elle n'est pas toujours envisageable. Les
usagers confrontés à une évolution de la maladie doivent adapter
progressivement leur mode de vie à leur nouveau statut de malade.
Pour tous, ce changement d'identité se fera d'autant mieux que
l'usager pourra s'appuyer sur des relations familiales,
affectives, sociales que l'usager aura pu maintenir ou renouer.
Petite typologie de la délinquance:
- Pas de délinquance : ils consomment leur
salaire
- ceux qui consomment et revendent : mode de
vie organisé autour de l'usage de drogues
- la petite galère banlieue, la petite
délinquance précède ou accompagne l'usage/ racaille et lascart
- les vrais durs : trafic ou braquage
- les cas particuliers : prostitution, anarque,
"doctor's addict"
Les enseignements en matière de traitement :
- ceux qui consomment en travaillant : des
habitudes très difficiles à changer. Le traitement peu facilement
être chronique
- les modes de vie organisés autour de la
drogue : s'ils étaient revendeurs, c'est qu'ils maitrisaient peu
ou prou leur consommation. Ils en sont donc capables. Ou ils l'ont
été. Changer en restant fidèle à ce qu'on a choisi ?
- les vrais durs : avec l'âge, ils se calment
- les petits galériens banlieue : une dérive
collective, ça fait peur
Les questions que je me pose :
- l'usager est-il à l'aise dans son milieu ? y
est-il respecté ou considéré comme un barge ? que pense-t-il des
autres usagers ? considère-t-il qu'on ne doit pas leur faire
confiance, entretient-il un rapport culpabilisé à sa propre
consommation ? a-t-il fait les pires coups à ses copains ? est-ce
une balance ? a-t-il de la moralité, le sens de l'engagement ?
est-ce qu'il braque les pharmacie en plein jour, attaque les
banques avec un pistolet à eau, ou un vrai ? est-ce qu'il peut
faire n'importe quoi ?
- est-ce qu'il me fait rire, est-ce qu'il n'est
pas comme les autres, pas là où on l'attend ?
- les taulards qui ont de la moralité à qui il
faut faire confiance
- les femmes prostituées qui doivent être
respectées
- les réveurs qui s'échappent, qui ne sont
jamais là où on les attend
- la culture baba, cool
- les têtes brûlées, baroudeurs, les quatre
cent coup
- les bien sous tout rapport, attention l'anarque
?
- Madame Bovary, le postier qui s'emmerde
Le respect : un ressort du traitement. |