Drogues : qu'interdit-on ? Qui
soigne-t-on ? Que punit-on ?
Punir et guérir sont jusqu'à présent les deux axes de la
politique française des drogues : elle allie la bienveillance du
thérapeute à la sévérité du juge, car ni ses objectifs ni ses
priorités ni ses stratégies n'ont fait l'objet d'une quelconque
clarification de la part de l'acteur politique. En conséquence,
les lois de l'inconscient, qui gouvernent notre équilibre
psychologique, et celle de la République, qui garantissent la paix
publique, sont quelque peu confondues. Les thérapeutes se prennent
parfois pour des juges et les juges parfois pour des thérapeutes.
Les choses vont-elles changer après les déclarations
d'Elisabeth Guigou et de Dominique Voynet ? Peut-être, mais la
bonne volonté ou le courage ne suffisent pas pour un sujet aussi
confus. Il faut aussi une intelligence politique du problème qui
intègre l'opinion, parce qu'elle a les plus grandes difficultés à
se repérer sur le bien et le mal en la matière. L'important est de
réunir les conditions d'un consensus sur une politique de la
drogue digne de ce nom. En effet, les changements se sont opérés
sans éclaircissement des problèmes, sans analyse politique
d'ensemble. D'où des incohérences flagrantes : la prévention du
risque VIH, qui implique de laisser les consommateurs poursuivre
leurs pratiques, est contradictoire avec la façon française de
voir le traitement, qui vise l'abstinence. Ce faisant on ne
froisse personne mais on dévalorise l'action publique.
Changer pourquoi ? Comment ? Au nom de quelle référence ? Avec
quels objectifs ? Voilà les questions qu'il faudrait poser avant
de se précipiter en urgence sur des solutions.
Pour relativiser les dangers du cannabis, Mme Voynet évoque les
consommateurs de tranquillisants. Si elle a tort de stigmatiser
ces derniers, elle porte l'attention sur le centre du problème :
la confusion entre une drogue, qui altère la personnalité, et un
médicament, qui la soigne. Il y a en effet aujourd'hui une
redistribution globale des cartes en matière de substances
psychotropes.
1.- Le consensus sur l'interdit des drogues illicites s'est
érodé. Plusieurs rapports (commission Henrion, Livre blanc de
l'Association nationale des intervenants en toxicomanie, etc.),
proposent la légalisation du cannabis et la dépénalisation des
usages des autres drogues. La neurobiologie considère que la
distinction entre produits licites et illicites ne repose pas sur
des bases scientifiques, tandis que des recherches en sciences
sociales ont montré que la toxicomanie n'est pas le destin
inéluctable de ceux qui consomment des drogues, y compris les plus
dures comme l'héroïne. En matière d'héroïne, la prohibition ne
facilite pas la mise en place de politiques de réduction des
risques attachés aux pratiques d'injection. En matière de
cannabis, le problème est différent : il y a une distance
croissante entre la légitimité d'un usage apparemment massif et
l'illégalité juridique dans laquelle est tenu le produit. Cette
distance accroît la crise de signification de l'interdit. La
politique française contribue ainsi à faire perdre le sens de la
loi au lieu de le renforcer. Dans la foulée, on n'a aucune
politique énonçant les dangers associés à l'usage du cannabis. La
signification de l'interdit des drogues devient floue.
2.- Les fonctions thérapeutiques des médicaments psychotropes
sont remises en question et font l'objet de vives polémiques :
elles ont d'abord porté sur les anxiolytiques et les hypnotiques,
puis sur les anti-dépresseurs. La perception de ces médicaments a
basculé, à tort ou à raison, dans un conflit entre soin, confort
et dépendance. Se contente-t-on d'alléger des angoisses ou des
syndromes dépressifs sans soigner les véritables pathologies
sous-jacentes ? Si oui, les médicaments sont-ils des drogues
socialisées ? Mais en quoi est-ce un mal ou en quoi prend-on un
risque en consommant des antidépresseurs pour surmonter une
mauvaise passe ? Cela ne vaut-il pas mieux que de consommer de
l'alcool, ce "briseur de soucis" (Goethe) ? Peut-on encore faire
une distinction entre les malheurs qu'occasionnent la vie et la
souffrance pathologique ? Plus encore, doit-on la faire ? Car qui
va décider, et au nom de quoi, qu'une souffrance est normale, et
doit être assumée par la personne, ou pathologique, et doit être
prise en charge médicalement ? L'objet du soin est devenu
incertain et, dans la foulée, la notion de guérison est entrée en
crise.
3.- Le problème des médicaments est d'autant plus lié à celui
des drogues que la clinique psychiatrique considère que la
dépression entraîne des comportements "addictifs". Qu'il s'agisse
d'alcoolisme, d'héroïnomanie, de consommation compulsive de
tranquillisants ou de boulimie, ce sont des tentatives
d'automédication et des dépressions. Mobilisation des esprits sur
la dépression et crainte généralisée de la dépendance ont
désormais partie liée.
Il s'est donc produit récemment dans nos sociétés un
rapprochement entre drogue et médicament. Le signe le plus probant
est qu'on est passé d'un problème diagnostique tout à fait
courant, en général en médecine et en particulier en psychiatrie,
à un problème moral qui est le soubassement de la peur que les
drogues nous inspirent : quelles sont les limites à la propriété
de soi au-delà desquelles on bascule dans l'homme artificiel ?
Dans une société où les gens prennent en permanence des substances
psychoactives qui agissent sur le système nerveux central et
modifient ainsi artificiellement leur humeur, on ne saurait plus
ni qui est soi-même ni qui est normal.
Nous prenons en permanence de l'aspirine pour soulager nos
douleurs, mais personne ne parle de consommation abusive alors que
la dose mortelle est atteinte beaucoup plus facilement qu'avec un
médicament psychotrope. La raison est simple : l'aspirine soulage
les douleurs du corps, le médicament psychotrope celles de
l'esprit. Or celui-ci est, pour nous les modernes, le noyau sacré
de la personne. D'où la confusion entre la notion de toxicité et
celle de dépendance, entre un problème médical et une question
morale.
Nous ne savons plus très bien dans quels cas nous restaurons
notre équilibre psychologique et dans quels cas nous altérons
notre personnalité. Les frontières entre les deux catégories de
substances ne sont plus nettes. Cet état de fait doit être à la
base de la réflexion politique sur les drogues comme sur les
médicaments.
La réforme de la politique des drogues ne consiste pas à
prendre seulement le contrepied de ce qui a été fait jusqu'à
présent. C'est plutôt une réforme de l'entendement politique qu'il
faut entreprendre. La légalisation d'une drogue ne signifie pas
que tout soit permis, mais l'élaboration d'un autre partage entre
le permis et le défendu, un partage qui fasse sens pour les
consommateurs comme pour l'opinion et qui soit en conséquence
acceptable. Cette élaboration est difficile dans une société où la
référence à la notion d'interdit apparaît comme un réflexe
conservateur. Le rôle de l'action publique n'est pas d'être au
service des désirs privés de l'individu, qui n'a, politiquement
parlant, ni droit au plaisir ni droit au bonheur, mais d'instaurer
les conditions permettant de vivre avec nos psychotropes à moindre
risque.
Un interdit qui ne fait plus sens, un système thérapeutique
dont on ne sait pas ce qu'il guérit et une punition d'autant plus
inéquitable qu'elle frappe les pauvres, voilà déjà trois questions
à aborder : qu'interdit-on ? Que soigne-t-on ? Qui punit-on ? On a
d'autant plus intérêt à les éclaircir que les problèmes situés à
l'intersection du psychiatrique et du pénal se multiplient avec
les mêmes confusions (pensez seulement aux multiples facettes de
la délinquance sexuelle - qui est dans la même confusion politique
que les drogues). Le pire serait d'en rester à la situation
actuelle où l'invocation morale se conjugue à l'impuissance
publique.
Le problème des drogues peut parfaitement être arraché à son
idéologisation. C'est une question de méthode politique : réduire
les passions et les craintes que les drogues suscitent pour en
faire un objet politique normal. Un problème est politique quand
il n'a pas de solution technique évidente : il y a des arguments
contradictoires qu'il convient de soupeser, mais aussi des
solutions pratiques. On peut montrer à l'opinion qu'elles ne sont
certes ni simples ni définitives, mais que nous ne sommes
nullement démunis d'outils. Cela permettrait à la société
française de découvrir une culture du débat dans laquelle elle n'a
jamais été à l'aise. La chose politique en sortirait grandie et
les problèmes seraient traités avec plus d'équité et d'efficacité. |